Résumé
Après avoir été eutrophisée jusque dans les années 2000, la lagune de Thau est depuis sur une trajectoire de restauration écologique selon le processus d’oligotrophisation. Cependant, l’année 2018 est apparue comme une année de bascule dans son fonctionnement écologique par son contexte hydroclimatique perturbé avec l’apparition d’un phénomène inédit d’eaux vertes impactant significativement la filière ostréicole dans sa productivité et sa socio-économie. Déjà décrit dans les années 1980 dans la lagune de Leucate, ce phénomène n’avait jamais été observé dans Thau et le besoin d’observer pour comprendre a abouti à la réalisation d’un suivi environnemental de janvier 2019 à janvier 2020 sur 3 stations. La description de la dynamique spatio-temporelle du phytoplancton et de l’espèce à l’origine d’eaux vertes a été associée à la biogéochimie des eaux lagunaires (nutriments azotés, phosphorés et silicatés) et à la dynamique des communautés eucaryotes autotrophes et hétérotrophes. Ce suivi a été complété par un diagnostic des macrophytes (incluant les macroalgues et les herbiers) réalisé en 2019 afin de mesurer l’impact des perturbations sur ce compartiment. L’hypothèse du lien entre le contexte hydroclimatique remarquable de l’année 2018 et ce phénomène d’eaux vertes a été posée. Nos résultats ont montré que le contexte hydroclimatique du bassin de Thau a évolué avec une tendance à l’augmentation des moyennes annuelles de températures de l’eau (+1.6°C sur 20 ans entre 2000 et 2019), avec l’augmentation des moyennes annuelles de salinités (+2 PSU entre 2000 et 2019) et des périodes de sursalinités plus intenses (jusqu’à 110 jours en 2012 et des maximums à 42,9 en 2016). Les tempêtes hivernales, les orages printaniers, la canicule estivale, la malaïgue et les épisodes méditerranéens automnaux de précipitations intenses font de l’année 2018, une année atypique. Cette succession d’évènements extrêmes a eu pour conséquence le phénomène d’eaux vertes. Ce projet a permis d’en trouver l’origine : une efflorescence de Picochlorum, picophytoplancton connu pour être thermotolérant et halotolérant. Picochlorum a dominé le phytoplancton de décembre 2018 à avril 2019 suivi de développements mineurs jusqu’en aout 2019. Le retour à des communautés phytoplanctoniques plus typiques s’est fait en septembre 2019 jusqu’à la fin du suivi en février 2020. Cette efflorescence a pu être reliée à des apports massifs en nutriments azotés et phosphatés liés successivement à des précipitations fortes au printemps, à la malaïgue estivale et aux précipitations automnales des épisodes méditerranéens. La dynamique de population du Picochlorum a été contrôlée par les nutriments mais probablement aussi par un prédateur parasitoïde de type Aphelidium identifié de façon préliminaire. L’identification précise de ce parasitoïde reste une perspective. Les impacts des phénomènes de malaïgue et d’eaux vertes sur les macrophytes ont induit une diminution du recouvrement total en macrophytes. Le recouvrement relatif en espèce de référence, comme les zostères, a également diminué avec un impact plus important sur la partie ouest du bassin. Les évènements extrêmes hydroclimatiques de 2018 ont induit une cascade d’effets écologiques avec changement de communautés phytoplanctoniques. Il aura fallu une année après la malaïgue de 2018 pour voir le retour à l’état antérieur, comme dans le cas des eaux vertes de la lagune de Leucate dans les années 1980. Les systèmes lagunaires méditerranéens représentent des zones à forts enjeux avec des problématiques écologiques, environnementales, sociétales et économiques. La restauration écologique des lagunes méditerranéennes et des biens et services associés nécessite de comprendre la dynamique des différents compartiments physiques, chimiques, biologiques et sociétaux, pour accompagner les filières des cultures marines et d’anticiper leurs trajectoires futures, en particulier dans un contexte d’anthropisation et de changement global.