Résumé
Résumé opérationnelContexte et objectifs de l'évaluationLe dispositif DEPHY Ferme, lancé en 2010 dans le cadre du plan Écophyto, constitue un réseau pilote de démonstration et d'expérimentation visant à réduire l'utilisation des produits phytopharmaceutiques (PPP) dans les exploitations agricoles. Composé aujourd’hui d’environ 2 000 exploitations réparties dans 170 groupes, il s'appuie sur un accompagnement collectif par des ingénieurs réseau (IR) pour concevoir, mettre en œuvre et évaluer des systèmes de culture moins dépendants des PPP.Entre juillet 2025 et février 2026, le Comité scientifique et technique (CST) de la stratégie Écophyto 2030 a conduit une évaluation approfondie de ce dispositif. Cette évaluation repose sur44 entretiens semi-directifs, menés auprès des principales parties prenantes (agriculteurs, ingénieurs réseau, structures porteuses, Chambres d'Agriculture, Directions Régionales de l'Agriculture, organismes de développement, pilotes ministériels), ainsi que sur l’analyse d’un corpus documentaire et de données quantitatives issues du réseau.Enjeux de conception, d'efficacité et de cohérence dudispositif1.Un dispositif pertinent et robuste, dont l'efficacité est démontréeLe dispositif DEPHY Ferme a fait ses preuves en termes de réduction d'usage des PPP. Après 10 ans de fonctionnement du réseau, la baisse moyenne de l’IFT hors biocontrôle des exploitations engagées est de -26 % ; -24 % ; -33 % ; -35 % ; -19 % ; -38 % pour les filières grandes cultures/polyculture-élevage, viticulture, cultures légumières, arboriculture, cultures tropicales, horticulture, respectivement. La force du collectif et l'accompagnement par les ingénieurs réseau constituent les deux piliers de cette efficacité. L'approche système, qui déplace le regard sur les cultures considérées individuellement vers le système de culture et l'exploitation dans son ensemble, représente un changement de paradigme majeur pour la réduction des intrants.2.Une accumulation d'objectifs qui affaiblit la lisibilité du dispositifSi un consensus général existe sur les finalités historiques du dispositif (expérimentation, démonstration, accompagnement), l'accumulation progressive d'objectifs —notamment sur la massification — crée une ambiguïté permanente sur sa priorité stratégique. Le dispositif doit-il d'abord produire de la connaissance, accompagner des pionniers, ou diffuser les solutions à grande échelle ? Cette confusion fragilise la lisibilité globale et la coopération entre acteurs. Par ailleurs, la mise en avant de DEPHY Ferme en vitrine de la stratégie Écophyto 2030 constitue une stratégie à double tranchant : si elle valorise le dispositif, elle crée aussi des tensions sur les attentes en termes de résultats immédiats, parfois au détriment de la prise de risque.3.Un pilotage stratégique national en déficit d'incarnation politiqueLa gouvernance nationale manque de visibilité politique et d'articulation claire entre les différents niveaux (national, régional, groupes). Le rôle de la Cellule d'Animation Nationale (CAN) oscille entre opérateur technique et pilote stratégique, créant une ambiguïté. Cette absence de leadership explicite fragilise la coordination et favorise des interprétations divergentes des objectifs. À l'inverse, dans les régions où l'animation Écophyto est active, le dispositif bénéficie d'une meilleurearticulation avec les autres instruments territoriaux de politique publique.4.Des articulations insuffisantes avec l'écosystème agricolePlusieurs défauts d'articulation structurants sont identifiés : (i) avec les filières et acteurs économiques : la déconnexion avec les coopératives, négoces et interprofessions constitue un frein majeur, alors que les cahiers des charges et circuits de commercialisation jouent un rôle déterminant dans les choix techniques des agriculteurs ; (ii) avec l'enseignement agricole : malgré des initiatives locales, le lien reste trop faible pour assurer la diffusion auprès des futurs agriculteurs et conseillers ; (iii) avec les dispositifs complémentaires : l'articulation avec les Groupes 30 000, les GIEE, ou les projets de recherche appliquée (par exemple PRAAM, Casdar) demeure insuffisamment formalisée ; (iv) avec des instruments européens.5.Une perte progressive de représentativité du réseauAu fil des années, le réseau a évolué vers des exploitations plus atypiques en termes de taille, de systèmes de production et de niveau d'engagement environnemental (part des exploitations en AB en augmentation). Cette dérive affaiblit la capacité de DEPHY Ferme à servir de modèle transposable pour la majorité des agriculteurs français. Les structures porteuses elles-mêmes évoluent vers une moins grande diversité, ce qui limite le potentiel de diffusion auprès de publics variés.6.Un dispositif de suivi et d'évaluation performant mais incompletDEPHY Ferme dispose d'un système de collecte de données robuste et d'une base de données unique en Europe. Ce patrimoine informationnel constitue un atout majeur pour la recherche et le développement. Toutefois, la mesure de l'impact se concentre essentiellement sur l'IFT (Indice de Fréquence de Traitement), qui ne permet pas d'apprécier l'ensemble des impacts environnementaux (biodiversité, qualité de l'eau, fertilité des sols). De plus, la valorisation des données économiques demeure limitée. Par ailleurs, la capitalisation et la valorisation des acquis pourraient être davantage structurées.7.Des tensions liées au positionnement du dispositif dans la stratégie de massificationDEPHY Ferme peut contribuer à la massification des solutions éprouvées, mais ne peut en porter seul la responsabilité. Cette dernière doit être partagée avec l'ensemble de l'écosystème agricole (enseignement, conseil, filières, politiques publiques). L'absence de clarification sur ce partage des rôles crée des attentes trop fortes vis-à-vis du dispositif et fragilise sa légitimité. La création des Groupes 30 000 visait précisément à répondre à cet enjeu de massification, mais l'articulation entre les deux dispositifs n’est pas suffisante.8.Une pertinence reconnue mais conditionnée à un cadre stratégique cohérentLa pérennité du dispositif n'est pas remise en cause par les acteurs, qui soulignent l'absence d'alternative crédible aux dynamiques collectives pour accompagner la transition. En revanche, ils insistent sur le fait que l'efficacité de DEPHY Ferme dépend fortement de son inscription dans une stratégie publique cohérente, articulant objectifs clairs, instruments complémentaires et moyens adaptés. Sans cette cohérence d'ensemble, le dispositif risque de rester cantonné à un rôle de niche, sans impact à l'échelle nationale.9.Des difficultés spécifiques dans les territoires ultramarinsLe réseau DEPHY Ferme rencontre des difficultés importantes dans les départements et régions d'outre-mer (DROM), où les contextes pédoclimatiques, les filières et l'organisation du conseil agricole diffèrent significativement de la métropole. Les enjeux sanitaires et environnementaux liés aux PPP y demeurent pourtant particulièrement prégnants. L'adaptation du dispositif à ces spécificités territoriales demeure insuffisante, ce qui constitue une lacune majeure.Synthèse des recommandationsLes recommandations issues de l'évaluation conduite par le CST reposent sur le constat que les objectifs du dispositif DEPHY Ferme constituent un axe structurant de la stratégie Écophyto 2030, tant pour la conception et l'évaluation de systèmes de culture moins dépendants des PPP que pour la production de références techniques. L'enjeu majeur réside désormais dans l'identification et la clarification des conditions nécessaires au renforcement du dispositif et à l'inscription de son efficacité dans la durée.Recommandation #1. Clarifier et hiérarchiser les objectifs du dispositif. Les entretiens soulignent la nécessité de réaffirmer clairement la vocation première de DEPHY Ferme : être un dispositif d'expérimentation et d'accompagnement de pointe, capable de tester et de valider des solutions innovantes avant leur diffusion. La massification doit être conçue comme une étape ultérieure, impliquant d'autres acteurs et dispositifs complémentaires (en premier lieu, les Groupes 30 000). Cette clarification conditionne la lisibilité et la légitimité de l'ensemble du dispositif.Recommandation #2. Identifier stratégiquement les fermes à faire entrer en priorité dans le réseau. Le profil des exploitations à enrôler dans le réseau pour la nouvelle vague de conventions doit être déterminé en conséquence des réflexions quant aux objectifs prioritaires du dispositif. Il s’agit d’une décision cruciale, qui dépendra largement de l’issue des réflexions collectives recommandées. L’accent devra par exemple être mis sur leur ancrage local dans une logique de démonstration et de diffusion.Recommandation #3. Engager une réflexion sur les activités des ingénieurs réseaux et territoriaux. Les agents engagés dans le réseau DEPHY Ferme souffrent de l’accumulation de missions difficiles à concilier, comme de conditions de travail difficiles. Le CST préconise l’ouverture d’une réflexion la plus large possible sur les manières de mieux associer ces missions dans la pratique quotidienne : clarification de la division du travail, allègement des fiches de poste, création de postes dédiés sur des fonctions précises (alimentation d’Agrosyst, massification, communication). Cette réflexion sera nécessairement menée en lien avec le travail de priorisation des objectifs du dispositif.Recommandation #4. Garantir des moyens à la hauteur des ambitions. L'atteinte des objectifs suppose des ressources financières pérennes, en particulier pour sécuriser les postes d'ingénieurs réseau, réduire le taux de renouvellement du personnel impliqué, et garantir un accompagnement de qualité sur la durée. L'investissement dans la formation des animateurs et dans les outils decapitalisation des connaissances est également indispensable. Sans cet investissement, la pérennité et l'impact du dispositif resteront limités.Recommandation #5. Reconnecter DEPHY Ferme avec l'écosystème agricole. Des partenariats structurés avec les interprofessions, coopératives et acteurs de la transformation doivent être établis pour créer un dialogue sur l'évolution des cahiers des charges et la valorisation des efforts environnementaux. La représentativité du réseau et l’augmentation du nombre de fermes doit être pensée conjointement avec une évolution des profils de fermes intégrées dans le réseau en incluant celles avec un potentiel de réduction plus fort et avec un déploiement territorial davantage orienté vers les zones à enjeux (notamment les aires d’alimentation de captage). Le lien avec l'enseignement agricole doit être systématisé via l'intégration dans les cursus de formation (stages, visites, modules co-construits).Recommandation #6. Formaliser l'articulation avec les dispositifs complémentaires. Une articulation explicite avec les Groupes 30 000, les GIEE et les projets de recherche appliquée (notamment PRAAM, Casdar, instruments européens) apparaît indispensable. La formalisation de mécanismes de mise en relation permettrait de renforcer la diffusion des références produites dans DEPHY Ferme et la cohérence globale de la stratégie Écophyto 2030. Au niveau régional, le renforcement de l'animation Écophyto est essentiel pour assurer cette articulation territoriale.Recommandation #7. Enrichir le dispositif de suivi et d'évaluation. Au-delà de l'IFT, il convient de développer des indicateurs mesurant les impacts environnementaux multidimensionnels (biodiversité, qualité de l'eau, fertilité des sols, émissions de gaz à effet de serre) ainsi que des indicateurs sociaux (satisfaction) et économiques à l’échelle de l’exploitation. Il est en particulier nécessaire de distinguer les indicateurs de performance des exploitations et des groupes, et les indicateurs de suivi du dispositif en lui-même. Ces indicateurs devront être partagés et compréhensibles par tous. Il faut notamment clarifier la place accordée à l’objectif de réduction de 50 %. S’il reste l’objectif de la stratégie Écophyto 2030, il ne doit pas obligatoirement servir de référence dans le suivi de l’évaluation de l’efficacité du réseau, ni constituer le seul indicateur dans l’appréciation des performances des exploitations.Recommandation #8. Adapter le dispositif aux spécificités territoriales et des filières. Par exemple, dans les territoires ultra-marins, des modalités d'animation et d'accompagnement adaptées doivent être développées, en s'appuyant sur les structures locales et en prenant en compte les spécificités agronomiques et organisationnelles. En outre, des adaptations méthodologiques et d’objectifs pourraient être mises en place dans les filières plus petites (horticulture, légumes...) pour favoriser la création de groupes .Recommandation #9. Renforcer l'incarnation politique et la gouvernance stratégique. Le dispositif nécessite une incarnation politique plus forte au niveau national, avec une instance de pilotage stratégique distincte de l'animation opérationnelle. Les ministères pilotes de la stratégie Écophyto 2030 (Agriculture, Environnement, Santé et Recherche) doivent assumer pleinement le portage politique du dispositif. Cette gouvernance doit s'appuyer sur une stratégie nationale cohérente, articulant de manière explicite DEPHY Ferme avec les autres dispositifs d'accompagnement, les incitations économiques (en particulier le financement de la phase d’émergence des groupes) et, le cas échéant, les évolutions réglementaires.