Résumé
La campagne de fouille 2025 marque la fin du programme triennal 2023-2025 consacré à l’étude de l’habitat et des fortifications préromaines d’Aleria antique.Les travaux portent sur quatre zones d’ampleur inégale localisées dans la partie méridionale du site et déjà largement explorées par Jean Jehasse entre les années 1970 et 1990. Ce choix a été conditionné par la nécessite impérative de documenter ces anciennes zones de fouille pour lesquelles on ne disposait que de données aussi fragmentaires qu’imprécises.La zone 1 correspond à l’intérieur de l’amphithéâtre romain qui se superpose en partie aux fortifications d’époque hellénistique. Un sondage ouvert superficiellement par J. Jehasse contre le parement interne du rempart à soubassement en grand appareil daté du milieu du IIIe s. av. J.-C. a été repris en 2021. Une fouille en profondeur a ensuite été entreprise à partir de 2023 afin d’établir une séquence stratigraphique complète jusqu’au substrat. Les travaux ont été menés sur une emprise réduite, dans un caisson de palplanches qui a permis d’atteindre la base de cette séquence à une profondeur de plus de 4,50 m. Une stratigraphie très bien conservée a montré la succession des sols et niveaux d’occupation dont les plus anciens remontent à la charnière des VIe-Ve s. av. J.-C. Si les niveaux les plus récents ont été oblitérés par une tranchée d’épierrement du IIe s. de n. ère, toutes les phases antérieures à la mise en place vers 300 av. J.-C. d’une levée de terre et d’un premier rempart à soubassement de gros galets, précédant celui à soubassement en grand appareil, ont pu être documentées de manière précise. En confrontant ces données avec celles de la zone 2, à l’extérieur du rempart (fouille 2021), il est désormais acquis que l’habitat de la période étrusque s’étendait vers l’Est, bien au-delà des limites circonscrites par la fortification d’époque hellénistique, de sorte que le IIIe s. av. J.-C. correspond à une phase de rétraction de l’habitat dans un nouveau périmètre fortifié.La zone 2 correspond à l’espace extra muros situé à l’Est du rempart et de la tour d’angle d’époque hellénistique. Les recherches initiées en 2023 ont porté à la fois sur des relevés d’architecture sur l’ensemble de la courtine orientale et sur l’extension d’un sondage ancien implanté contre la tour. La campagne de 2024, marquée par la fouille d’un témoin stratigraphique laissé en place par le fouilleur de l’époque, a été l’occasion de compléter les observations stratigraphiques réalisées de ce côté. La morphologie de la fortification, qui associe au IIIe s. av. J.-C. une levée de terre au rempart et à la tour venant d’être évoqués, est désormais mieux documentée, en dépit des lacunes résultant de la multiplicité des opérations naguère menées dans ce secteur. L’acquis principal des recherches récentes est la démonstration que le soubassement du rempart du milieu du IIIe s. av. J.-C. (celui-là même que durent rencontrer les armées romaines au moment de la prise de la ville, en 259 av. J.-C.) a été édifié avec des blocs calcaires provenant du démontage partiel de la tour, dont la construction est – de fait – antérieure. L’élévation, quant à elle, est composée d’un double parement d’adobes enserrant un remplissage interne de terre compactée (emplecton). La fortification ne semble pas avoir été démantelée au moment de la conquête romaine et fait même l’objet de reprises postérieures, notamment à la fin du IIe puis au milieu du Ier s. av. J.-C.La zone 3 correspond à l’intérieur de la tour en grand appareil à bossages. Aux observations préliminaires réalisées en 2021, ont fait suite à partir de 2023 un important travail de nettoyage et de recherche des limites de fouille anciennes, permettant de relever les stratigraphies visibles et d’amorcer un phasage des différentes architectures conservées. Dans l’angle sud-est de l’édifice, il a été possible de mettre en évidence le radier de fondation ainsi que la tranchée d’épierrement du mur de façade méridional, ce qui nous permet désormais de restituer les dimensions originelles de cette tour, d’environ 10 m de côtés. Une incertitude demeure quant à la date exacte de sa construction, mais les éléments à disposition ne permettent pas de remonter plus haut que la transition IVe-IIIe s. av. J.-C. Dans l’emprise de la fouille apparaissent de multiples traces de reprises antiques, ponctuées de phases d’épierrement pour partie liées à la récupération des blocs calcaires initialement mis en œuvre dans la construction. Ces blocs sont notamment réemployés dans ce qui apparaît comme une tour quadrangulaire de dimensions plus réduites que la précédente, érigée sur un soubassement formé par une terrasse limitée par un mur en galets maçonnés. Cette reprise, qui semble dater du IIe s. av. J.-C., vient se raccorder au nord à l’enceinte préexistante, dont l’élévation en adobes semble faire l’objet de réfections. Par la suite, venant buter à l’ouest contre la tour du IIe s., une courtine composée de deux tronçons (successifs ou contemporains ?) de murs en opus caeamenticium d’environ 1,30 m de large chacun, sont accolés l’un à l’autre et témoignent de la reprise globale du système défensif vers le milieu du Ier s. av. J.-C., à un moment où l’ancien rempart avait été abattu.La zone 4 correspond au rempart à agger qui vient barrer la partie sud du plateau d’Aleria, à l’ouest d’une probable porte d’accès à la ville. Initiée en 2023, la fouille concerne un sondage ouvert par J. Jehasse dans les années 1980 sous la forme d’une grande tranchée N-S recoupant l’entièreté de la fortification. Les résultats acquis montrent la complexité et la longue durée de fonctionnement de cet ouvrage, entre l’extrême fin du VIe et le IIIe s. av. J.-C. Implantées directement sur le substrat aplani, deux levées de terre successive, accolées l’une à l’autre, sont mises en place dans le premier quart du Ve s. av. J.-C. et servent d’assise à une courtine simple dont seule la fondation en terre massive est conservée. Des structures d’habitat, peut-être temporaires, sont présentes côté intérieur, adossées à la levée de terre. Ces structures font ensuite place à des séries de remblais qui viennent considérablement épaissir le massif de l’agger, qui atteint rapidement près de 17 m de large. Au nord de la levée de terre, le substrat est entaillé par un large chemin creux à profil en U apparemment daté du IIe s. de n.ère, abandonné puis colmaté intentionnellement au IVe s. de n. ère, à l’occasion de grands travaux de terrassement ayant affecté cette partie du site.La zone 5 correspond à un quartier d’habitation partiellement fouillé par J. Jehasse dans les années 1980, qui se situe dans la partie SO du site. Ce quartier est constitué de deux îlots agencés le long d’une rue E-O qui borde l’ancienne limite intérieure du rempart à agger et dont le tracé coïncide avec celui du chemin creux mis en évidence immédiatement à l’Est. Considéré un temps comme ayant été mis en place durant l’époque hellénistique, l’ensemble apparaît finalement comme étant daté de l’époque impériale. Fortement arasé, le bâti conservé fait suite à des terrassements importants qui ont largement fait disparaître les niveaux d’occupation de la période étrusque. La reprise d’un ancien sondage Jehasse a néanmoins permis de mettre en évidence des couches en place du Ve s. av. J.-C., piégées dans une dépression artificielle ayant entaillé le substrat. La nature de ce creusement, observé sur une étroite fenêtre ne peut, pour l’heure, être précisé.Deux des quatre zones rouvertes en 2023 (zone 1 et zone 4) ont permis d’atteindre le substrat et d’établir une séquence stratigraphique complète entre le tout début du Ve et le IIIe s. av. J.-C. Le caractère étrusque de l’habitat est clairement indiqué par le faciès mobilier et on note la coïncidence entre les datations obtenues pour les premiers niveaux d’occupation et celle des tombes les plus anciennes connues à ce jour dans la nécropole dite « de Casabianda ». Les environs de 500 av. J.-C. ne marquent pas nécessairement le début à proprement parler de la présence étrusque sur le site, mais correspondent en tout cas à une importante phase d’installation. L’érection d’une fortification venant barrer au sud le plateau de Palazzo constitue à l’évidence un élément clé dans le processus d’urbanisation dont, pour l’heure, on ne peut réellement dire grand-chose.Reste enfin la question des antécédents phocéens qui, une fois encore, nous échappent. Si une séquence, à la fois courte et mal définie, précède l’installation du rempart à agger, rien ne permet de la dater du milieu du VIe s. av. J.-C. et encore moins de l’attribuer à l’Alalia mentionnée par les sources anciennes. N’en demeure pas moins le double constat de la présence de rares mobilier erratiques attribuables à cette période et de l’ampleur des travaux de terrassement opérés dès le début de la période étrusque. Reste enfin que l’ensemble des données livrées par la fouille ne concerne qu’une portion du site, dont rien ne nous dit qu’elle ait été véritablement investie avant l’extrême fin du VIe s. av. J.-C.