Résumé
Comment se décident aujourd’hui les connaissances dont nous aurons besoin demain pour répondre aux grands défis sociétaux qui se présenteront ? Pour éclairer les mécanismes de priorisation des thématiques de recherche effectivement à l’oeuvre aujourd’hui et leur capacité d’anticipation de nos besoins à venir, 29 personnes sélectionnées pour leur implication reconnue dans ces mécanismes en France, à l’Europe et à l’international, ont été interviewées.Les chercheurs nourrissent les courants d’influences hiérarchiques et sociétales - Dans 25 des 29 entretiens, le chercheur porte la responsabilité d’une vision de l’avenir fondée sur les connaissances qu’il génère, puis qu’il traduit en priorités de recherche. La consultation interne des chercheurs pour l’élaboration de documents stratégiques comme INRAE 2030, est souvent citée dans les entretiens. L’importance particulière des chercheurs dits disruptifs est soulignée dans 7 entretiens. La capacité réduite des chercheurs hyperspécialisés à répondre aux enjeuxsystémiques des crises environnementales, inquiète 12 des personnes interrogées. L’influence des chercheurs est globalement perçue comme très dépendante de leur position hiérarchique, que ce soit en termes d’interactions avec les décideurs politiques, d’arbitrage sur les profils recrutés ou encore d’orientations décidées au sein des agences de moyens. Les sphères d’influence hiérarchiques institutionnelles ont tendance à conduire les chercheurs à adopter des positions plutôt conservatrices. Certains s’en affranchissent en participant aux nombreuses consultations collectives qui les rapprochent de la société civile ou politique, ou encore en intervenant dans les médias. Les acteurs politiques se mobilisent au rythme des crises et au service de la croissance – Les acteurs politiques sont décrits dans 26 des 29 entretiens, et jouissent d’un important pouvoir d’arbitrage dans les processus décisionnels concernant les priorités de recherche. L’analyse de leur rôle et de leur influence met en lumière la complexité de ces processus d’arbitrage ainsi que l’importance des interactions informelles avec les acteurs économiques et scientifiques. Il ressort également de 14 des entretiens qu’à toutes les échelles, nationales et supranationales, la priorité serait donnée dans le monde politique, à l’innovation au service de la croissance économique et aux approches technologiques. Un autre point saillant qui ressort des entretiens est l’influence très importante des crises sur les décisions des acteurs politiques, qui assortie d’un « temps politique », prioriserait des stratégies à court-terme de terrain selon 8 des personnes interrogées.Les acteurs économiques font du lobbying en amont des processus - Le rôle de ces acteurs dans la programmation de la recherche, est difficile à cerner dans les entretiens. Un lobbyisme s’exercerait en amont auprès du monde politique. Leurs impacts sont perçus de manière très contrasté et contradictoire. D’un côté, leur implication est souhaitée et 6 des 29 personnes interrogées regrettent une trop grande déconnexion entre le secteur économique et celui de la recherche académique. Tandis que 14 des personnes interrogées font part de leurs inquiétudes quant à l’influence de leur implication sur les stratégies de long-terme et les équilibres entre les dimensions productives et environnementales. L'exemple des pesticides est cité dans 11 des entretiens pour illustrer la tension créée par le lobby industriel. Ce lobbying favoriserait des choix technologiques au détriment de solutions plus sobres et systémiques.Les citoyens cherchent à se faire entendre les collectifs civils - Dans 23 des 29 entretiens, les citoyens sont perçus comme des acteurs peu influents dans les processus de programmation de la recherche alors que, pour certains, ils seraient les acteurs les mieux armés pour porter des visions « lucides » et articulées de l’avenir. Le poids de certains mouvements d’opinion est cité à plusieurs reprises notamment en ce qui concerne les OGM. Les canaux de consultation habituels en ligne s’avèrent peu efficaces. Les citoyens se font aujourd’hui davantage entendre via les ONG et les associations de la société civile. Les conventions citoyennes, les sciences citoyennes et la science participative (citée dans 13 entretiens) se développent pour promouvoir leur participation à la programmation de la recherche. Les organes des interfaces, souvent déterminants, ont un fonctionnement parfois opaque - De nombreux groupes de réflexion collective tels que l’OPECST, le CESE, le GIEC, le SCAR, etc., qui émettent des recommandations, ainsi que les agences de moyens (ANR, EC) qui « prescrivent » des priorités, constituent les principaux organes formalisés d’interface entre les sphères académiques, économiques et politiques, décrits dans les entretiens. Ces organes font intervenir de façon récurrente deux types d'acteurs : les experts et les représentants d’institutions, de gouvernements ou de catégories socio-professionnelles (par exemple les syndicats professionnels). De façon générale, les critères et processus de sélection de ces acteurs clés dans les divers comités des organes d’interface sont perçus comme opaques. Les rapports produits par les organes consultatifs sont connus pour être reformulés jusqu’à perdre de leur substance, et leur impact auprès des décideurs est souvent limité. Enfin, la majorité des personnes interrogées perçoit les interactions informelles entre les représentants desinstitutions issus du haut de la hiérarchie et les décideurs politiques, comme étant déterminantes dans les décisions prises pour établir les priorités de la recherche. La recherche se cherche une capacité d’anticipation - Les entretiens, pour 25 sur 29, dévoilent une volonté générale que la recherche soit au service d’enjeux à long terme permettant d’anticiper les crises auxquelles nous faisons face, comme en témoignent les nombreux outils de programmation cités. Les décideurs politiques et les financeurs privilégieraient, eux, plutôt une recherche capable de répondre à des impératifs compétitifs de court terme avec une logique de gestion de crise axée sur la résilience et l’atténuation plutôt que sur l’anticipation. Les mécanismes actuels de priorisation de la recherche ne font pas apparaitre d’arbitrage clair entre ces deux horizons. Enfin, la recherche non thématique et non priorisée, nécessaire pour garantir la capacité d'anticipation de la recherche sur le long terme, occupe une place globalement jugée insuffisante.Décloisonner et anticiper sont les deux piliers des évolutions souhaitées – Au-delà d’un besoin implicite de rendre les processus plus transparents, les recommandations émises dans les entretiens s’alignent sur deux grands objectifs majoritaires : (i) décloisonner les frontières entre les groupes d’acteurs sociaux, notamment pour permettre à la recherche de s’ouvrir vers la société civile et le monde politique, donner plus de place aux chercheurs sans responsabilité institutionnelle, et favoriser l’interdisciplinarité ; (ii) préserver l’indispensable liberté créatrice des chercheurs et soutenir leur capacité d’anticipation en augmentant les recherches non thématisées et en développant les compétences et exercices de prospective.