Résumé
La compensation écologique, bien que devenue centrale dans les politiques environnementales, demeure peu visible dans les paysages et le débat public. Cet article analyse selon une perspective géographique les stratégies de (re)localisation des Réserves Légales (RLs) des exploitations rurales sur une frontière agricole de l’ouest de l’état de Bahia, au Brésil. Les Réserves Légales sont des portions des propriétés rurales, préservées de toute activité productive. Elles sont obligatoires et doivent couvrir 20 % de la surface des propriétés dans l’ouest de Bahia. À partir des données publiques du Cadastre Environnemental Rural (CAR), une plateforme numérique de suivi de la conformité environnementale, nous avons élaboré une méthodologie à base de SIG permettant de reconstituer les processus de compensation des RLs à grande échelle. Quatre tendances majeures émergent : 1) La compensation est massivement mobilisée par l’agrobusiness, avec des transferts à longue distance qui déplacent les obligations de conservation vers l’est ; 2) De nombreuses RLs compensées se superposent aux territoires collectifs des communautés paysannes, entraînant conflits et formes d’accaparement « vert » ; 3) Les zones compensées sont fréquemment déclassées pour autoriser l’expansion agricole ; 4) Environ 35 % des compensations enfreignent probablement le Code forestier en régularisant des propriétés qui n’étaient pas autorisées à recourir à ce mécanisme. Le CAR produit ainsi une « transparence biaisée » : il offre une visibilité inédite sur le comportement environnemental de l’agrobusiness, tout en masquant les liens de compensation. Cette transparence sélective permet aux grands exploitants d’utiliser la compensation de manière stratégique, légalisant la déforestation dans le Cerrado tout en affichant une conformité environnementale sur les marchés internationaux. L’étude montre comment la gouvernance numérique de l’environnement, bien qu’innovante, peut être détournée au profit de l’agrobusiness. Renforcer la transparence du CAR est essentiel pour garantir efficacité écologique et justice sociale, notamment à l’heure des nouvelles réglementations européennes contre la déforestation importée.