Résumé
Nous détaillons ici l'étude de Phosphatherium escuilliei (Thanétien du Bassin Ouled Abdoun, Maroc), plus ancien proboscidien, mais aussi plus ancien ongulé moderne découvert. L'espèce, connue par deux spécimens trouvés de seconde main, est datée du Thanétien sur la base de la microfaune de foraminifères et sélaciens identifiée dans la gangue sédimentaire de l'holotype. P. escuilliei montre plusieurs traits dérivés de proboscidiens, spécialement la lophodontie vraie des molaires, mais aussi des caractères archaïques notables tels qu'une dilambdodontie vestigiale et une très petite taille, la plus petite observée dans l'ordre. La dilambdodontie vestigiale est interprétée ici comme une réminiscence du super-groupe des pantomesaxoniens. Des traits généraux de téthythères sont également relevés tels que l'orbite en position antérieure et la présence d'un postentoconule. Numidotherium koholense de la localité d'El Kohol (Algérie, Eocène inférieur tardif) est l'espèce la plus proche de P. escuilliei; les deux formes sont intégrées dans la même famille des Numidotheriidae. Cependant, une seule synapomorphie possible est relevée sur la base du matériel disponible: l'absence de cingulum lingual aux molaires supérieures. P. escuilliei est le plus primitif des proboscidiens lophodontes. La dP4/ de P. escuilliei évoque fortement l'unique dent connue de l'espèce énigmatique Khamsaconus bulbosus du site de N'Tagourt 2 (Maroc, Yprésien). Des traits de Khamsaconus tels la présence d'un postentoconule et la bilophodontie naissante témoignent d'une affinité avec les téthythères, et d'autres tels l'absence de conules semblent même suggérer une parenté avec les proboscidiens lophodontes. La morphologie de Khamsaconus reste cependant nettement plus primitive que celle de P. escuilliei, notamment dans la bunodontie marquée. Phosphatherium, Numidotherium, Barytherium et même Khamasaconus posent le problème d'un morphotype ancestral lophodonte des proboscidiens, lequel s'accorde avec la récente conclusion de Court (1995) sur la position dérivée de Moeritherium comparativement à Numidotherium. Phosphatherium escuilliei étaye la grande précocité de la radiation des ordres modernes d'euthériens, d'âge antérieur au Paléocène supérieur, et son caractère “explosif” si elle est étroitement corrélée aux extinctions de la limite K/T. Il témoigne en outre, plus nettement que les taxons de la faune de l'Adrar Mgorn (Paléocène supérieur du Maroc), de l'ancienneté du peuplement euthérien du domaine arabo-africain. Il vient enfin à l'appui de l'origine africaine des proboscidiens vrais.