Résumé
Cet article propose une rétrospective sur le développement du delta du Chao Phraya, en Thaïlande. Il distingue trois phases successives: l’occupation progressive de l’espace du delta proprement dit, la clôture du delta et l’augmentation des tensions internes et des interactions avec à la fois sa périphérie et son cœur (Bangkok), la remontée vers le nord et les interactions accrues avec les autres parties du bassin versant ainsi qu’avec les bassins voisins. Cet article fait ressortir le fait que l’évolution du delta n’est pas seulement un processus linéaire où le progrès technique permet une artificialisation toujours plus grande du milieu et un bénéfice social toujours accru. En réalité, la consommation de l’espace, les termes de sa mise en valeur, les processus d’intensification et de diversification, les migrations, etc. sont liés à une manipulation du cycle hydrologique (en termes de quantité, qualité et distribution dans le temps) qui ne se réduit pas à une logique d’efficience technique ou économique. L’expression spatiale de ces changements définit la manière par laquelle les coûts et les bénéfices sont distribués parmi les sous-régions et les catégories d’acteurs. Une approche de political ecology permet de mettre l’accent sur les jeux de pouvoir qui modèlent l’environnement, ce qui, en retour, affecte aussi la société. L’analyse révèle comment le développement organique du delta met en scène et en opposition des acteurs nombreux et variés et comment la mise en interaction progressive de ces acteurs à travers le cycle hydrologique se fait de manière hiérarchisée: Bangkok tend à dominer le delta, le delta à maintenir (quoique avec difficulté) sa place privilégiée dans le bassin, et le bassin à étendre son emprise sur les ressources voisines. L’accès aux ressources en eau est en constante redéfinition et se construit actuellement à travers la lente émergence de nouveaux modes de gouvernance à l’échelle du bassin.