Abstract
Le tournant révolutionnaire, s’il est une étape importante pour la constitution de nombreuses collections nationales, constitue aussi un moment où ces collections se spécialisent, du moins dans leur gestion. Dans le cas de l’école de santé de Montpellier, école de rang national au même titre que celle de Paris ou de Strasbourg ou encore du Muséum ou de l’école des mines, il s’agit de doter ces institutions nouvelles des collections adéquates pour qu’elles soient en mesure de remplir leur mission. C’est ainsi que les apports de cette époque correspondent à des préoccupations très concrètes : une école de santé performante doit pouvoir former des médecins au fait des dernières avancées médicales et scientifiques, tout en gardant cette spécificité généraliste dans le périmètre des connaissances qui est le leur. L’enseignement destiné aux futurs médecins se structurera désormais autour d’une bibliothèque, d’un jardin botanique, d’un conservatoire d’anatomie et d’un laboratoire de chimie. L’histoire de ces collections universitaires montpelliéraines se lit dans les archives de la faculté de médecine. On y trouve trace des mouvements de collections, et des différentes péripéties de leur constitution grâce à certains documents dont l’existence n’est apparue que récemment. A la suite de cette redécouverte et à la faveur d’un changement de statut de ces documents du quotidien que sont les registres et inventaires des collections devenant désormais des collections patrimoniales historiques de plein droit, une cartographie des sources a été entreprise par les bibliothécaires, qui permettra à terme de comprendre les différentes strates de ces collections et la manière dont elles ont été gérées puis augmentées au fil du temps. Outre ces sources « nobles » mais qui n’acquièrent ce statut qu’à la suite d’une prise de conscience récente au sein des équipes, le déménagement de 2021 sera un moment qui fera date pour leur histoire : c’est ainsi que diverses traces mal identifiées nous renseignent enfin sur l’histoire des collections depuis le début du 19e siècle. Au-delà du simple réflexe qui consiste à « mettre de côté » certains items qui paraissent importants à préserver, mais sur lesquels on hésite au moment de leur attribuer une cote, on s’est aperçu que le questionnement sur le document et son appartenance à la collection, est une réflexion qui ne va pas forcément de soi. De même, la question liée au statut juridique des collections – que les normes de catalogage imposent de mentionner – ne sont pas forcément suffisamment instruites à ce jour et sont un vrai sujet pour les bibliothécaires. Enfin, concernant les fonds de la bibliothèque, leur articulation avec les autres collections voisines de type différent, pose une question déterminante pour l’avenir de leur gestion et de leur valorisation commune au sein de l’université. L’émergence de ce questionnement, conjugué à une reconfiguration administrative récente qui associe désormais trois équipes patrimoniales (service du patrimoine historique pour les collections scientifiques ou artistiques ; service des archives dont historiques ; service des collections patrimoniales documentaires), conduit à une redécouverte mutuelle progressive de leurs champs de compétence et des collections dont ces services sont responsables. Ce champ mental élargi permet de faire correspondre l’arrivée simultanée de certains items dans les collections documentaires et du conservatoire d’anatomie par exemple ; les échantillons graphologiques conservés à l’herbier MPU servent de manière transversale pour identifier les auteurs de certaines sources manuscrites ou d’archives. On redécouvre avec délices le travail d’une bibliothécaire pendant la dernière guerre qui organise l’évacuation des ouvrages les plus précieux de la bibliothèque, des archives anciennes et de la collection de dessins Atger, ce qui entre en résonnance avec des préoccupations toutes actuelles liées aux plans de sauvegarde des œuvres en cours d’élaboration. Enfin, on s’intéresse à l’histoire des restaurations effectuées sur les ouvrages au sein de l’atelier de conservation-restauration de la bibliothèque créé en 1983 : là encore émergent des traces archivistiques ou matérielles - quoique lacunaires – qui permettent de préciser l’histoire des restaurations de tel ou tel illustre manuscrit médiéval. Plus couramment, les marques d’appartenance que l’on trouve sur les ouvrages de la bibliothèque, entrent en dialogue avec tel registre d’inventaire (qui précisera qui a donné tel ouvrage, ou à quel moment il a été acquis), avec tel registre de prêt ; ou encore avec des fantômes de bibliothèque indiquant à quel moment un ouvrage est identifié comme devant faire l’objet d’une surveillance particulière au vu de sa préciosité, et mis de côté sous une nouvelle cote. Ces indices sont très bavards pour qui sait les faire parler, encore faut-il avoir conscience de leur existence.Du point de vue des contenus, il est clair que toute cette réflexion rend plus facile le pointage des différents fonds et rend apparents les axes communs entre ces thématiques ou collections. Au-delà de l’université de Montpellier, une réflexion est en projet pour faire émerger une cartographie des sources qui engloberait d’autres fonds documentaires historiques d’institutions voisines (archives départementales, bibliothèque municipale, archives municipales). Sur un plan plus matériel, les chantiers de collection désormais en cours dans les différents services font émerger via un « brassage commun », des traces précédemment invisibles d’une histoire non écrite autour de la gestion concrète de ces collections par la mise au point d’outils et techniques quotidiens. Tout ceci met en évidence l’importance des rôles complémentaires du bibliothécaire et de l’historien : au bibliothécaire la responsabilité d’identifier ce qui est mis en collection, de le signaler et de le mettre à disposition des chercheurs ; à l’historien de mettre en dialogue différentes sources pour lesquelles le regard technique affûté d’un bibliothécaire sera un atout indéniable.