Résumé
Parmi les phénomènes d'origine anthropique impactant les écosystèmes de mangrove, l'apport d'éléments nutritifs issus des eaux usées domestiques est souvent associé à une meilleure productivité végétale. D'autres compartiments du système sont pourtant parfois négativement impactés, notamment la macrofaune benthique dont les représentants sont souvent considérés comme des espèces ingénieurs de l’écosystème. Au cours de cette thèse, nous avons cherché à étudier les réponses écophysiologiques de trois espèces de crabes de mangroves présents dans le Canal du Mozambique, exposés aux apports d’eau usée domestique ou à de l’ammonium, étudié en tant que potentiel proxy d’enrichissement azoté. Différents marqueurs physiologiques et comportementaux ont été mis en place pour répondre à trois objectifs s’appuyant sur des niveaux intégratifs et des échelles spatiales différentes. Dans une première partie, nous avons cherché à compléter les connaissances sur les réponses physiologiques d’une espèce de crabe, Neosarmatium africanum, Sesarmidae occupant la partie haute de la mangrove, parfois directement exposée aux apports d’effluents domestiques sur l’un site d’étude (mangrove de Malamani, Mayotte) en nous focalisant sur un organe métabolique majeur, l’hépatopancréas. Dans une deuxième partie, nous avons cherché à mieux comprendre quelles potentielles réponses physiologiques et comportementales à l’échelle individuelle pouvaient être impliquées dans la modification des communautés de crabes observées dans des zones régulièrement impactées par l’apport d’eau usée domestique. Nous avons pour cela étudié une espèce de crabe violoniste, Paraleptuca chlorophthalmus, Ocypodidae, dont l’abondance diminue drastiquement sur les zones impactées de la mangrove de Malamani. Nos résultats montrent des réponses à court terme (explosion de la consommation d’oxygène, comportement de fuite et d’émersion) qui pourraient devenir délétères lors d’expositions ponctuelles mais chroniques, comme c’est souvent le cas dans le milieu naturel. Enfin, nous avons cherché à comprendre s’il existait une vulnérabilité différentielle face à des variations de salinités et des apports d’éléments nutritifs (ammonium) sur deux espèces de crabes violonistes génétiquement proches mais vivant dans des conditions environnementales opposées : mangrove de Malamani à Mayotte considéré comme écosystème anthropisé et la mangrove d’Europa (îles Eparses, Sud du Canal du Mozambique) considérée comme écosystème pristine. Les résultats indiquent que les crabes de Mayotte, régulièrement exposés à l’eau douce et aux effluents domestiques, semblent plus tolérants aux variations de salinité et développent des acclimatations physiologiques face à l’exposition à l’ammonium, ce que les crabes d’Europa ne développent pas. L’ensemble des résultats renforcent d’une part les connaissances sur la physiologie de ces ingénieurs de l’écosystème, mais permettent également de mieux lier les réponses individuelles obtenues en laboratoire, à celles observées à l’échelle des populations ou des communautés en milieu naturel. Ils encouragent la mise en place d’études concernant le suivi des écosystèmes de mangroves du Canal du Mozambique à travers l’étude d’espèces potentiellement bioindicatrices et permettent de proposer une approche écophysiologique dans le domaine du suivi et de la conservation des milieux naturels.