Résumé
Cette thèse propose d’analyser l’expérience de visite dans les expositions de musées à partir de la perspective de l’analyse du discours et des interactions. Elle s’attache à préciser son cadre de production aux échelles sociétale et institutionnelle et à caractériser la dynamique du cours d’action de la visite. À travers un cadre conceptuel articulant une approche diachronique du dispositif expographique (Pomian, 2020) à une approche écologique du discours (Paveau, 2013) que nous inscrivons dans le paradigme de complexité (Morin, 2014), nous mettons en lumière le caractère situé de l’expérience de visite. En faisant dialoguer les cadres du discours constituant (Maingueneau & Cossutta, 1995), de la scène d’énonciation (Maingueneau, 1993), de la démarche interactionniste (Goffman, 1974 ; Kerbrat-Orecchioni, 1990 ; Traverso, 2004) et des approches de l’expérience par John Dewey (1973) et Jacques Theureau (1994), nous identifions trois territoires discursifs au sein desquels se configure l’expérience de visite : les espaces instituant, institué et vécu. Pour les documenter, nous construisons un appareil méthodologique ad hoc combinant aux outils traditionnels de l’enquête ethnographique un dispositif technologique d’enregistrement des comportements de visite (conversations et trajectoires). Nous déployons cet appareil sur les terrains de deux expositions temporaires programmées au Muséum de Toulouse et au Musée de l’Éphèbe (Agde) pour la saison culturelle 2022-2023. À travers nos protocoles de recherche exploratoires, nous mettons en évidence un ensemble de caractéristiques pour chaque territoire. Au sein de l’espace instituant, l’expérience de visite est configurée par les paramètres environnementaux stabilisés à l’échelle sociétale à travers la promulgation de textes juridiques aux niveaux international (UNESCO, Conseil de l’Europe, ICOM) et national (Code du Patrimoine). L’étude de leurs spécificités sémantiques, énonciatives et pragmatiques met en lumière les procédés par lesquels un groupe de locuteurs consacré détermine un périmètre à la notion de patrimoine, aux discours et aux cadres de pratiques afférents circulant dans le groupe social. Ce travail illustre le caractère constituant du discours patrimonial, notamment sa capacité à charpenter le groupe social. À partir de ce cadre, les institutions culturelles muséales stabilisent les pratiques de production expographique sous la forme d’un genre dont nous documentons les caractéristiques. En tant qu’espaces institués, elles se positionnent comme des lieux d’intermédiation du patrimoine. Notre démarche adhérant à une approche écologique du discours, nous identifions les paramètres de généricité expographique en nous appuyant sur les cinq formes de la transtextualité identifiées par Gérard Genette (1982) que nous étendons aux paramètres environnementaux. Pour finir, nous sondons l’espace vécu, c’est-à-dire le champ phénoménal des acteurs (Ribau et al., 2005), à la recherche des indices de subjectivité agissant sur le discours expographique (appels aux imaginaires et aux affects réalisés par les professionnels du secteur). Nous caractérisons également la dynamique interactionnelle observable dans le cours d’action de la visite. Nous mettons en lumière la structure globale et locale des interactions en contexte de visite d’exposition muséale et dessinons une typologie de publics tripartite. In fine, cette thèse montre que l’expérience de visite se situe au confluent de trois territoires discursifs dont les scénographies propres constituent le principe de fonctionnement homéostasique qui assure l’autorégulation du système expérientiel.