Résumé
La gestion et la gouvernance de l’eau en Amérique latine représentent l’un des grands défis du XXIe siècle. Il s’agit avant tout d’un processus politique qui implique l’exercice du pouvoir par des acteurs à la fois économiques, sociaux et politiques, lesquels définissent ensemble les objectifs et les moyens que la société se fixe en matière d’eau. Cependant, cette aspiration à une harmonie où les règles seraient claires et où les différents acteurs s’accorderaient sur les questions clés n’est pas toujours évidente. Bien que les problèmes de gestion et de gouvernance de l’eau soient souvent abordés selon des perspectives dominantes, des conflits moins visibles se manifestent dans la vie quotidienne, dans des territoires où leurs habitants luttent pour la défense de ces ressources ou pour y accéder.Dans ce contexte, cette thèse s’intéresse à analyser la gestion et la gouvernance de l’eau de consommation quotidienne, dite « eau potable », dans les territoires périurbains de l’Aire Métropolitaine de San Salvador (AMSS), El Salvador. L’intérêt porte sur les dynamiques de pouvoir et les conflits qui émergent autour de cette ressource, ainsi que sur les stratégies mises en œuvre par les habitants des quartiers précaires périurbains pour y faire face, compte tenu du fait que, face aux transformations et aux pressions subies, les populations affectées s’engagent dans des processus de résistance. Ces processus sont compris comme des trajectoires visant à défendre le territoire et à accéder aux services urbains.Du point de vue territorial et s’inspirant des approches de la précarité sociale proposées par l’écologie politique latino-américaine, nous avançons que les habitants les plus défavorisés des territoires périurbains vivent une précarité territoriale qui, au lieu de les exclure totalement de l’accès à l’eau, les confine à une inclusion précaire dans la ville et ses services. Cette trajectoire d’inclusion précaire dans la ville s’accompagne d’une déconnexion durable des réseaux d’eau conventionnels. Ainsi, ces réseaux coexistent avec d’autres modes d’accès à la ressource, construisant des réseaux socio-technologiques hybrides, plus ou moins régulés. On parle alors d’une gouvernance défaillante lorsque les dimensions institutionnelles de la gestion de l’eau et de la prise de décision ne prennent pas en compte de manière efficace les besoins des ménages les plus pauvres.Cette recherche vise donc à reconstruire la trajectoire d’inclusion précaire aux réseaux socio-technologiques de l’eau potable pour les habitants des établissements précaires dans les territoires périurbains de l’AMSS. Il s’agit d’analyser comment, dans le temps et dans l’espace, ces habitants ont territorialisé cet espace, s’appropriant le territoire à la fois physiquement et symboliquement, dans un contexte de déconnexion continue et durable des services d’eau. Pour ce faire, nous proposons d’utiliser le concept de cycle hydro-social comme outil d’analyse, en considérant que dans une société inégale comme celle du Salvador, le conflit est au cœur des relations hydro-sociales. En croisant les éléments constitutifs du cycle hydro-social (eau, rapports de pouvoir sociaux, infrastructures et technologies) dans les territoires périurbains de l’AMSS, cette thèse ambitionne de révéler des représentations spécifiques de l’eau et ainsi de proposer des alternatives à la gestion traditionnelle de cette ressource. Au même temps les conflits pour l’accès à l’eau ont pour toile de fond non seulement l’accès à la terre et à ses ressources, mais aussi l’accès à la ville et à ses services, dans un processus inachevé qui met en évidence la nécessaire reconnaissance d’une gouvernance défaillante de l’eau et l’importance d’une gouvernance locale et adaptative « par le bas ».