Résumé
Malgré la forte exposition du secteur agricole aux impacts du changement climatique, l’adaptation climatique de l’agriculture a émergé tardivement dans les négociations internationales comme dans les politiques climatiques domestiques. Des instruments d’adaptation de l’agriculture au changement climatique relativement uniformes sont promus à travers le monde, mais certains travaux montrent qu’il existe des écarts dans leur mise en œuvre. Les acteurs non étatiques, privés, du secteur agricole ou issus d’autres secteurs semblent en effet capables, dans certains contextes, de faire valoir leurs intérêts dans la mise en œuvre des instruments d’action publique. Le questionnement de notre thèse est de comprendre qui gouverne la mise en œuvre des instruments d’adaptation de l’agriculture au changement climatique, c’est-à-dire comment cette dernière prend sens, et comment les décisions concernant les effets redistributifs des instruments sont prises. Ces décisions sont-elles latentes et incorporées dans les instruments diffusés, ou bien sont-elles influencées par les acteurs qui les mettent en œuvre ? Pour répondre à cette question, nous comparons deux types d’instruments (les assurances climatiques et les services climatiques), dans deux contextes nationaux contrastés : la France et le Sénégal. L’enquête mobilise des méthodes qualitatives (145 entretiens semi-directifs et analyse de la littérature grise), pour appréhender les stratégies des acteurs en réseau dans la mise en œuvre des instruments. L’enquête montre que les effets propres des instruments déterminent moins leur mise en œuvre que leur appropriation par les systèmes d’acteurs, en France comme au Sénégal. La thèse souligne également que, dans les deux contextes nationaux, les États soutiennent les instruments d’action publique lorsqu’ils se conforment à un cadrage productiviste de l’agriculture et sont portés politiquement par les acteurs dominants du secteur agricole. A contrario, les instruments transversaux font l’objet de modes de gouvernement fragmentés et de financements précaires. À travers ces constats, notre thèse entend contribuer à plusieurs fronts de recherche en science politique : la sociologie des instruments d’action publique, la sociologie des États et des secteurs, et la sociologie de l’intégration et de la mise en œuvre des politiques d’adaptation climatique de l’agriculture.