Résumé
A Dakar, l’expérience des femmes usagères de drogues injectables n’a jamais été analysée d’un point de vue socio-anthropologique. Les éléments d’informations disponibles à leur sujet montrent que leur expérience se démarque de celle des hommes en ce qu’elles sont très vulnérables : moins nombreuses, elles consomment souvent de l’héroïne et du crack, sont souvent travailleuses du sexe et sont plus souvent que les hommes atteintes par le VIH et le VHC. En 2019, elles sont toujours minoritaires (1/10) parmi les patients suivis au CEPIAD, premier centre de prise en charge intégrée des addictions en Afrique de l’Ouest, ouvert en 2014. Nous proposons de sortir de l’ombre la vie des femmes usagères de drogues en utilisant le concept sociologique de « trajectoire ». Définies comme une suite d’événements se produisant à la fois dans le temps historique et dans le temps biographique, qui peuvent être interprétés au travers de séquences reflètant des processus sociaux, les trajectoires de vie, de consommation et de soins, permettent d’appréhender les déterminants sociaux de l’expérience des femmes, qui fréquentent ou pas le dispositif de prise en charge. Cette thése, d’approche qualitative, associe observation au Cepiad, entretiens individuels et discussions de groupes avec les femmes usagères de drogues (UD), les hommes UD et des personnes ressources. 34 récits de vie de femmes UD ont été recueillis entre 2017 et 2020. Trois thématiques ont été explorées : les trajectoires et vie de femmes avec drogues, leurs étapes et leurs déterminants, les perceptions différenciées (hommes/femmes, acteurs) par rapport à la prise en charge addictologique, médicale et sociale.La description et l’analyse des pratiques des drogues au féminin montrent différents usages de produits (héroïne, cocaïne/crack, cannabis, alcool, pions, tramadol). Certaines femmes font une polyconsommation de substances psychoactives, la cocaïne/crack étant le produit le plus consommé, généralement fumé et inhalé, rarement injecté. Les femmes entrent dans une trajectoire de consommation de drogues selon trois différentes modalités : par incitation à prendre de l’héroine ou de la cocaine par leur pairs, à l’insu ou dans l’entourage familial ; par leur conjoint ou petit ami dans une forme d’addiction de couple ; pour soulager la douleur causée par la drépanocytose. Nous avons identifié quatre profils de femmes présentes dans le milieu des usagers de drogues à Dakar et à Mbour: des jeunes femmes dans le monde de la nuit et du divertissement ; des jeunes femmes des quartiers populaires et associations de TS ; des femmes moins jeunes, plus connues dans le milieu des UD où elles sont appelées « anciennes junkies » ; des femmes d’âges divers, plus isolées. Leurs trajectoires témoignent que certaines (mais pas toutes) cumulent plusieurs vulnérabilités : TS, PVVIH, UD. La plupart des femmes au CEPIAD sont des anciennes consommatrices d’héroine, alors que les femmes rencontrées au dehors consomment pour la plupart de la cocaine/crack et d’autres produits (alcool, cannabis…).Des différences de genre en ce qui concerne l'accès aux soins sont observées. Les facteurs limitant l’accès sont pour les hommes la crainte d’être dépendant de la méthadone et pour les femmes la peur de la stigmatisation. La prise en charge globale des addictions est appréciée par les femmes UD. Cependant elles ont des attentes spécifiques : une meilleure prise en charge gynécologique, réinsertion professionnelle, autonomisation technique, être assurée d’une prise en charge efficace de l’addiction à la cocaïne/crack.Le COVID a créé un fardeau supplémentaire en fragilisant davantage les femmes UD déjà affectées par l’usage de drogues, les pathologies infectieuses, les inégalités de genre, la précarité, la stigmatisation. L’analyse syndémique montre que même si les femmes UD n’ont pas été très touchées par la transmission du virus, sur le plan social, le COVID 19 les a rendues plus précaires (baisse des revenus, difficultés pour assurer les charges quotidiennes). Cette vulnérabilité économique crée une certaine fragilité sanitaire pour les femmes qui ont continué le travail de prostitution en temps de COVID. Elle accroît la vulnérabilité morale eu égard aux cas de stigmatisation perçus et aux re consommations de drogues.Les récits de vie montrent une diversité de profils qui permet de comprendre que les consommatrices de drogues évoluent dans des contextes sociaux différents. La plupart des consommatrices de cocaïne/crack n’ont pas recours aux centres de prise en charge, ce qui explique en partie le faible nombre de patientes. Les parcours de certaines femmes témoignent d’une expérience intersectionnelle : elles peuvent être à la fois UD-TS-PVVIH. Quelques-unes ne partagent pas les caractéristiques de marginalité sociale de la majorité des femmes, la stigmatisation est le principal obstacle à leur recours aux soins. Pour adapter les approches « au féminin », il est nécessaire de diversifier les réponses en fonction des profils des femmes et de leurs besoins.Mots clés : Trajectoire, Femmes, Genre, intersectionnalité, Addictions, Drogues, Réduction des risques, Sénégal