Résumé
Malgré des avancées depuis la seconde moitié du XXème siècle, les mères consacrent toujours plus de temps que les pères au travail parental – qui englobe les soins physiques et émotionnels apportés aux jeunes enfants (Delès, 2022), et le maintien d’un contact une fois les enfants devenus adultes (Harnett, 2018). Toutefois, les facteurs associés à une réduction, ou à une amplification de l’écart d’investissement parental dans les sociétés contemporaines sont moins documentés. Cette thèse explore l’écart d’investissement parental entre les mères et les pères dans les familles hétéroparentales en fonction du contexte national (Inde, France), de l’histoire conjugale et du type d’investissement (santé, transferts monétaires). Dans la lignée de travaux théoriques (Lundberg, 1996 ; Browning, 1994) et empiriques (Doss, 1996 ; Armand et al., 2020 ; Li & Sun, 2023) en économie de la famille, l’investissement dans les enfants est conçu comme le résultat d’une négociation au sein du ménage, où le pouvoir de chacun dépend de ses ressources relatives. Ainsi, l’investissement des mères (resp. des pères) est mesuré par l’association positive entre leurs ressources et les investissements du ménage dans les enfants. Le premier chapitre, Female House Ownership and Household Health in India, examine le lien entre richesse féminine et santé des enfants dans un État matrilinéaire indien, le Meghalaya. Le pouvoir économique des femmes y est associé à une meilleure santé des enfants et des membres du ménage. Dans un contexte où la division genrée du travail est forte, les femmes se montrent plus concernées par la santé, confirmant la théorie du bargaining, où le pouvoir des femmes dans les décisions du ménage dépend dans ce cas de leur pouvoir économique plus que de leur capital social. Le deuxième chapitre, United We Give, Divided We Keep (co-écrit avec Marion Leturcq), porte sur les transferts économiques aux enfants adultes en France (2015-2021). Contrairement au cas indien, la richesse relative des femmes dans le couple n’influence pas les transferts patrimoniaux. En revanche, une égalité de patrimoine entre conjoints favorise ces transferts. C’est donc la stabilité procurée par l’égalité économique qui prime sur l’effet du genre pour ce type d’investissement parental. On s’intéresse ensuite aux différences genrées d’investissement parental sous forme de transferts financiers aux enfants adultes, en analysant une population d’individus vivant seuls. Cette approche permet d’isoler le genre de la personne donatrice et d’examiner plus finement les comportements individuels. Le troisième chapitre, Who Shares? Mothers, Fathers and Intergenerational Financial Transfers to Adult Children in France, montre que les femmes effectuent plus fréquemment des transferts, mais que les montants sont en moyenne plus faibles que ceux des hommes. Par ailleurs, les femmes ayant un nouveau conjoint transfèrent davantage à leurs enfants que les hommes dans une situation comparable. Ces résultats mettent en lumière des logiques de genre persistantes dans les pratiques de transmission, en cohérence avec des travaux récents (Biron-Boileau, 2024 ; Pugliese et al., 2023) sur les effets différenciés du genre et de la recomposition familiale dans les transferts patrimoniaux. Ce travail de thèse suggère que le rôle des mères en tant que principales pourvoyeuses de ressources pour les enfants se maintient, voire se renforce dans les situations familiales complexes. Ce résultat met en lumière un mécanisme central dans deux enjeux contemporains majeurs : les inégalités croissantes de patrimoine entre les femmes et les hommes (Frémeaux & Leturcq, 2020), et la transmission inter-générationnelle de celles-ci (Alveredo et al., 2017).