Résumé
En dépit de la révocation de l’édit de Nantes, en 1685, qui prohibe le protestantisme dans le royaume, le diocèse de Nîmes reste marqué par un dimorphisme religieux tenace au siècle des Lumières. Toutefois, la paix confessionnelle semble désormais s’imposer dans cette circonscription ecclésiastique méridionale, autrefois tumultueuse. En effet, les catholiques et les protestants nîmois paraissent coexister paisiblement après des décennies de confrontations parfois sanglantes aux XVIe et XVIIe siècles. Nous observons, effectivement, une absence de conflits majeurs dans cet évêché au cours du XVIIIe siècle, même si quelques crises brèves surviennent ponctuellement en fonction de l’intensité des persécutions conduites par le pouvoir royal. Assurément, la logique de l’affrontement confessionnel s’est sensiblement estompée à Nîmes.Pourtant, l’étude minutieuse des archives dévoile une réalité discordante. En effet, un grondement sourd est perceptible au sein des deux communautés chrétiennes de Nîmes. Revigorés par la restauration clandestine de leur culte, en 1715, les protestants, attachés opiniâtrement à leur foi, résistent, mais de manière pacifique, aux brimades gouvernementales et au souhait d’un épiscopat « éclairé » de les convertir par des méthodes douces. En outre, les relations entre les communautés catholique et protestante se tendent franchement lorsqu’elles ont trait à des aspects cultuels de la vie quotidienne (mariages mixtes, conversions, baptêmes, etc.). Fermement opposés aux rapprochements interconfessionnels, les dévots catholiques et le Consistoire de Nîmes nourrissent, de plus, ces antagonismes religieux. Ainsi, les tensions interconfessionnelles perdurent dans ce diocèse pendant le dernier siècle de l’Ancien Régime. Si elles ne se manifestent que de manière latente, elles rendent, néanmoins, la paix religieuse fragile. Paradoxalement, ces dissensions interconfessionnelles se renforcent au fur et à mesure que la tolérance religieuse progresse dans le royaume et que la répression étatique diminue. Cet échauffement des esprits se rencontre principalement dans les catégories populaires de la société nîmoise ; l’élite laïque de confession catholique ou protestante s’accommodant davantage de ce singulier contexte religieux.Malgré l’opposition farouche de l’épiscopat français et des catholiques extrémistes qui y voient une menace pour l’Église romaine, les progrès de la tolérance religieuse déterminent le roi à promulguer, en 1787, un édit qui reconnaît officiellement les sujets non-catholiques du royaume et donc les protestants. Si ce texte de loi est accueilli favorablement par la communauté réformée de Nîmes, il ne résout pas la question de la légitimité du culte protestant. En effet, cet édit rappelle vigoureusement que la religion catholique demeure la religion de l’État. De surcroît, les protestants sont toujours considérés comme des sujets du roi inférieurs aux catholiques dans la mesure où ils restent exclus de la vie publique.De plus, à la fin du XVIIIe siècle, les crises économiques et agricoles exacerbent considérablement à Nîmes les tensions interconfessionnelles. Celles-ci demeurent proches de la rupture lorsque débute la Révolution française. Sous couvert de rivalités politiques et d’enjeux sociaux majeurs, tels que la reconnaissance officielle du protestantisme ou l’effondrement progressif du pouvoir de l’Église catholique, mais aussi sous l’effet du poids de la mémoire confessionnelle et de la déliquescence des institutions locales, la paix religieuse à Nîmes finit par exploser, en 1790, lors de la fameuse « bagarre » et l’année suivante au moment de l’application de la Constitution civile du clergé.Dans les faits, la résurgence des conflits religieux à Nîmes n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte de la fermentation de plus en plus exacerbée des mentalités pendant tout le XVIIIe siècle. La Révolution française n’a fait que libérer ces rancœurs confessionnelles feutrées.