Résumé
Les données archéologiques concernant les IVe, Ve et VIe siècles en France méridionale sont relativement peu nombreuses et très mal appréhendées par rapport aux éléments appartenant aux époques qui les précèdent ou qui leur succèdent (bilan jamais quantifié jusqu’ici mais qui apparait à la lecture de n’importe quel sommaire de revue d’archéologie traitant de l’antiquité romaine). Or l’intérêt des chercheurs s’accroit de plus en plus depuis quelques décennies pour l’Antiquité tardive et les problématiques associées : développement notamment de différents groupes de travail sur cette période (AFAM, AnTaReC, ATEG), d’une revue internationale et de thèses. Cette situation est à mettre en lien avec l’essor des fouilles, puis les publications de sites de consommation et de centres artisanaux bien documentés, actifs en partie lors de cette période, voire uniquement lors de celle-ci. Les phasages précis, au quart ou au demi-siècle près, reposent sur la découverte de mobilier céramique importé car la vaisselle et les ustensiles d’origine locale sont datés à 150/200 ans près faute de travaux typo-chronologiques similaires à ceux constitués pour le Nord de la France pour la même période. Les monnaies ne sont pas d’un grand secours car elles deviennent très rares après le IVe s. et ces dernières peuvent circuler pendant plusieurs décennies voire siècle. Du fait de la nature même des courbes de variation séculaire du champ géomagnétique et de la production des isotopes du carbone, les datations archéomagnétiques et radiocarbones ne permettent pas non plus de resserrer seules les chronologies archéologiques. C’est ainsi dans ce cadre que depuis huit ans, 2017, un projet de recherches programmées, associant fouilles et études en laboratoire, a été entrepris pour documenter les divers aménagements et chaines opératoires mis en place sur le complexe artisanal polyvalent (potiers, tuiliers, forges, préparations culinaires, etc.) de l’Antiquité tardive de Las Cravieros à Fanjeaux dans l’Aude. Bénéficiant du soutien de divers partenaires* et de la synergie d’une équipe pluridisciplinaire motivée, une partie des travaux visent également à mieux cerner les datations de cette période. En effet, ce site, qui est créé de façon ex nihilo à la charnière des IVe et Ve s. apr. J.-C. et qui perdure jusqu’à la fin du Ve s. / tout début du VIe s. apr. J.-C., comprend généralement des couches archéologiques et des installations bien conservées, ainsi que par endroits une puissante stratigraphie, avec de nombreux niveaux successifs, livrant d’importantes quantités et variétés de mobiliers et rebuts d’activités, dont l’aspect et les assemblages varient au cours du temps. Ces paramètres combinés à la présence active de céramologues et d’anthracologues au sein de l’équipe ont permis de mettre en place, pour définir une chronologie fine, des protocoles inédits ou peu courants et d’associer divers procédés de datations des strates rencontrées et des structures artisanales. Par ailleurs, le très bon état de conservation des 13 fours de potiers et de tuiliers a permis de mener une étude architecturale complète de ces structures. Cette analyse a amené à constater une évolution dans la mise en œuvre, les techniques et la morphologie des fours. Les unités de cuisson de Las Cravieros peuvent être datées par leur architecture. La réflexion sur la chronologie du site bénéficie aussi d’un programme de datations archéomagnétiques avec l’institut de physique du Globe de Paris et le LAMS. Tous les fours de potier ont fait l’objet d’analyses archéomagnétiques et les directions archéomagnétiques déterminées sont systématiquement confrontées à la courbe de référence des variations directionnelles du champ géomagnétique. Ce travail entre notamment dans l’un des projets Défi Suivis à long terme / MITI du CNRS (2024-2025) – « Optimiser la détermination des directions archéomagnétiques, variations géomagnétiques multiséculaires et chronologie archéologique » porté notamment par Yves Gallet, Agnès Genevey et Benoit Favennec. Tout un train de datations radiocarbone a été aussi effectué pour accroitre et favoriser l’approche sur le phasage du site. Ces travaux ont été menés par des prestations auprès du Laboratoire radiocarbone de Poznan et du programme Artémis. Les résultats de ces diverses méthodes de datations peuvent être analysés séparément, mais associés les uns aux autres, notamment avec le logiciel Chronomodèle, ils amènent une meilleure approche de la chronologie du site et des contextes de l’Antiquité tardive en Gaule méridionale. Les données chronologiques obtenues du site de Las Cravieros ont un impact dépassant l’histoire propre du complexe. La production potière du site est très conséquente : elle est estimée au minimum à un million de vases et son aire de diffusion atteint 125 à 150 km de rayon. Des céramiques produites à Fanjeaux ont été vendues dans toute l’Occitanie, de Toulouse à la Méditerranée, sans compter que des suspicions de diffusion encore plus lointaines existent – identification permise par les décors présents sur certaines céramiques. Le phasage des divers contextes de Las Cravieros va pouvoir ainsi servir de référentiels pour divers sites de consommation.