Résumé
L'usage des pesticides de synthèse, qui a été au coeur des révolutions vertes agricole est questionné par les effets négatifs sur la santé humaine, animale et les écosystèmes (Jas, 2007, Bureau et Temple 2023). L'augmentation de ces usages reste croissante depuis le début des années à l'échelle mondiale et principalement dans l'agriculture tropicale est en Afrique. Cette croissance est paradoxale au regard des interdictions de substances actives, des politiques de régulation des usages dans les pays industriels mais également de l'existence d'alternatives aux pesticides portées par l'agro-écologie. Dans ce contexte, nous questionnons d'abord la nature des verrous à la réduction des usages de pesticides de synthèse et ensuite en quoi ces verrous impactent sur les conditions de transformation des systèmes agricoles et alimentaires par l'agro-écologie. Le cadre d'analyse conceptuel mobilise l'économie institutionnelle de l'innovation appliqué à l'analyse des verrouillages sociotechniques. La démarche méthodologique s'appuie sur une synthèse des travaux conduis pendant deux ans (2023 et 2024) dans le cadre d'initiative collective Pretag portée par plusieurs institutions (https://www.pretag.org/). Cette initiative a mobilisé des travaux de recherches interdisciplinaires dans trois situations témoins respectivement au Cameroun, en Côte d'Ivoire et au Cambodge. Elle a reposé sur une revue de la littérature scientifique, professionnelle, des entretiens et observations au sein de réseaux partenariaux scientifiques, sociétaux, des enquêtes dans des thèses, masters, post-doctorats, forums transdisciplinaires (chercheurs et non-chercheurs) (Côte et al., 2025). Les résultats caractérisent d'abord la dimension multidimensionnelle des verrous de réduction d'usage de pesticides ensuite comment les blocages à cette réduction sont des entraves majeures à la transformation agroécologique des systèmes agricoles et alimentaires tropicaux. Les verrous macro- institutionnel, sont d'abord structurés par les cadres règlementaires et juridiques : normes (LMR, AMM, gestion). Ensuite structurés par les instruments de fixation du prix des pesticides et enfin liés aux politiques agricoles et alimentaires en général tournées non pas vers la réduction d'usage, mais vers une régulation d'utilisation des intrants dont ils cherchent à garantir la qualité, l'approvisionnement et l'efficacité. Au niveau méso économique des filières, les verrous sont " pilotés " par les distorsions de compétitivité entre les productions concurrentes sur les marchés internationaux et nationaux. Au niveau des territoires ces verrous sont reliables aux spécialisations agro-industrielles (publiques, privées), des dispositifs de coordination par des aires géographiques protégées : parcs naturels, bassins de captation d'eau, forets communautaires. Au niveau micro- économique des entreprises et agriculteurs, la rentabilité financière et son incidence sur les revenus des agriculteurs sont identifiés et mise en discussion sur leurs fonctions de blocage aux alternatives agroécologiques. Le deuxième axe de résultats analyse en quoi le contexte de croissance d'usage des pesticides dans l'agriculture tropicale caractérisé précédemment entrave de manière systémique les trajectoires d'intensification agricole par l'agro-écologie. Deux trajectoires sont alors qualifiées. La première est qualifiée de " substitution " et/ou d'optimisation. Elle mobilise des intrants biologiques, en substitution aux pesticides de synthèse ou des variétés améliorées. La deuxième qualifiée de " recombinaison " mobilise les potentialités des écosystèmes par des approches intégratives pour renforcer la santé globale. Les principaux leviers d'actions de déverrouillages documentés par les travaux mobilisés sont alors mis en débat.