Résumé
L’approche territoriale des transitions socio-écologiques a suscité un véritable engouement ces dix dernières années, dans les sphères académique et opérationnel. L’espoir était de voir les territoires locaux et régionaux –acteurs, ressources, proximités et héritages – être des leviers de transition (Bouisset et Vaucelle, 2020) et un terreau fertile pour répondre aux crises multiples, écologiques, sociales et démocratiques. La promesse était de voir émerger une communauté de recherche francophone (Debizet et al., 2024), capable d’éclairer et d’accompagner ce foisonnement d’innovations sociales et d’initiatives territoriales. Les conditions semblaient réunies pour voir émerger une géographie des transitions territoriales apte à penser les freins et leviers d’une transformation systémique et radicale de nos rapports à la nature, de nos modes d’habiter, de consommation et de production à l’échelle des territoires (Gonin, 2021). Mais, en dépit de nombreuses enquêtes et contributions éditoriales (Debizet et al., 2024 ; Van Neste et al., 2024, Banos et al., 2024), la géographie des transitions territoriales reste fragmentée. Se heurtant à la polysémie du concept de territoire et peinant à s’entendre sur les définitions et les horizons de la transition (adaptative vs transformative, écologique vs socio-écologique), elle avance en ordre dispersé. Ces hésitations apparaissent d’autant plus dommageable que parallèlement, les vents contraires se lèvent au-dessus des fragiles initiatives territoriales : recul des politiques environnementales, essor du backlash politique et écologique, appels à la souveraineté et à la croissance verte, montée des populismes et contre-mouvements réactionnaires, … Alors que les inégalités sociales s’accentuent et les effets de la crise écologique s’amplifient, que peuvent et doivent faire les géographes ? Faut-il « réarmer » nos manières de penser et développer une approche critique des transitions (Banos, 2025) ; valoriser et outiller la capacité des innovations sociales à transformer les territoires, au risque de perdre en force critique (Koop, 2021 ; Lapostolle, 2021 ; Valette, 2024) ou encore essayer de « réanimer les énergies »(Labussière, 2024) par la recherche-création ? Ces approches, méthodes et concepts peuvent-ils être articulés pour constituer deux faces d’une même géographie des transitions territoriales, plus réaliste et offensive ? Pour contribuer à ce débat, nous proposons une table ronde, réunissant trois géographes ayant récemment formulé différentes propositions théoriques, conceptuelles et méthodologiques faisant écho aux approches territoriales des transitions : Vincent Banos, Kirsten Koop et Elodie Valette, La table ronde comprendra trois séquences. Les intervenant.es présenteront d’abord leurs propositions, détaillant leurs inspirations théoriques, choix d’objets et d’approches, manières de mobiliser « le territoire », postures et pratiques de recherche. Puis, un temps d’échange visera à faire émerger les synergies, complémentarités et différences de positionnement épistémologique ; concernant en particulier : (1) les parts d’emprunts, d’oublis et de réinventions des différentes visions de la transition ; (2) les avancées, limites et angles morts des approches territoriales (et outils opérationnels) au regard des enjeux écologiques et de justice ; (3) la responsabilité des chercheurs et leur pouvoir d’agir dans la transformation sociale ; ainsi que la capacité du langage territorial à passer d’une géographie détachée mais « conseillère des princes » à une géographie engagée, source d’émancipation. Enfin, nous discuterons des perspectives à creuser pour construire et consolider une géographie des transitions territoriales.