Résumé
À l'instar des initiatives de restauration dans le monde entier, les projets de réhabilitation des écosystèmes dégradés du Sahel se sont largement concentrés sur les efforts visant à augmenter la couverture arborée. Parmi les moteurs de cette tendance mondiale, il y a l'attention croissante accordée à l'augmentation de la séquestration du carbone par les arbres comme stratégie pour atténuer le changement climatique. Dans certains cas, l'enthousiasme pour l'augmentation de la couverture arborée a conduit non pas au « reboisement », mais au « boisement » d'écosystèmes naturellement ouverts. Au Sahel, comme plus généralement dans les écosystèmes ouverts (non-forestiers) du monde, les initiatives de restauration ont été lentes à reconnaître l'importance clé de la couverture herbacée dans le soutien de la biodiversité, le maintien du fonctionnement des écosystèmes et les contributions de la nature aux populations. Ceci est particulièrement vrai dans les systèmes sylvopastoraux comme ceux du Sahel, où les graminées et d’autres herbes soutiennent une grande partie de la biodiversité de la région, sont cruciales pour la santé du sol en limitant l'érosion par le vent et l'eau, et sont des ressources fourragères clés pour le bétail en saison humide. Les communautés de plantes herbacées sont donc essentielles à la santé à long terme des sols, des écosystèmes, du bétail et des éleveurs qui en dépendent. En s'appuyant sur des modèles qui décrivent la dynamique complexe des trois principaux groupes fonctionnels de plantes herbacées dans le Sahel (les graminées pérennes, les graminées annuelles et les herbacées annuelles) sous différents climats et intensités de pâturage, cet exposé abordera des questions ouvertes sur l'écologie pastorale de la région et leur importance dans la planification des efforts de restauration, comme les suivantes : (i) La théorie suggère que l'augmentation de la pression de pâturage conduit au remplacement des graminées pérennes par des graminées annuelles, et qu'une augmentation supplémentaire de la pression de pâturage conduit à son tour au remplacement de ces dernières par des herbacées annuelles. Observons-nous ces changements prédits sur des gradients documentés d'intensité de pâturage (dans la région du Ferlo, par exemple) ? (ii) La théorie suggère également que ces changements peuvent se produire de manière abrupte, entraînant des modifications rapides des régimes écologiques qui peuvent être difficiles à inverser. Observons-nous des signaux d'alerte de tels changements de régime ? (iii) Des rétroactions réciproques se produisent entre la couverture végétale et la résistance à l'érosion éolienne et hydrique. Les zones dénudées sont plus susceptibles de perdre du sol par érosion, et les zones à végétation dense sont mieux à même de " capturer " les particules de sol entrantes (par exemple, celles transportées par les vents d'harmattan). Existe-t-il une corrélation entre l'état de la végétation et la teneur en nutriments du sol ? Si oui, les zones dénudées apparaissent-elles parce que le sol est plus pauvre, ou inversement le sol est-il plus pauvre parce que les zones sont dénudées ? (iv) Les communautés dominées par chacun de ces groupes fonctionnels varient dans leur qualité de fourrage pour le bétail. Comment la dynamique complexe des communautés herbacées est-elle perçue, et gérée, par les éleveurs ? Quelles pratiques sont-elles déployées pour maintenir la résilience des ressources fourragères ? (v) La théorie suggère que la dynamique des banques de semences du sol est cruciale pour déterminer l'abondance et la composition de la végétation aérienne, et que l'intensité du pâturage, et son moment par rapport aux cycles des plantes, déterminent l'apport de semences dans le sol. Une grande partie de la biodiversité terrestre de la région du Sahel dépend des réseaux alimentaires soutenus par les plantes herbacées et (pour les oiseaux granivores et les rongeurs) par leurs graines. Quelles sont les relations entre la couverture herbacée, la biodiversité et la qualité du fourrage pour le bétail ?L'exposé examinera également les interactions entre les plantes herbacées et les arbres dans ces socio-écosystèmes. En tant que plantes pérennes, les arbres offrent des ressources de secours lors des années sèches où le fourrage herbacé est rare. Comme leur feuillage persiste pendant la saison sèche, les arbres offrent également des ressources fourragères à un moment de l'année où le fourrage herbacé préféré n'est plus disponible, retardant le moment où les troupeaux doivent être conduits vers le sud à la recherche de pâturages plus verts. Les arbres augmentent ainsi la résilience des ressources fourragères. Cependant, si les troupeaux restent plus longtemps, les animaux peuvent consommer les chaumes d'herbe restants jusqu'au sol ou même déraciner les plantes, ce qui augmente la sensibilité des sols à l'érosion. Les arbres et les herbes interagissent aussi directement, par exemple par la compétition pour l'eau, la lumière et d'autres ressources. Une restauration réussie nécessite donc de prendre en compte toutes les composantes importantes du socio-écosystème, non seulement les humains, leur bétail et les arbres, mais aussi, et surtout, la strate herbacée.