Résumé
De nombreux travaux (Ambroise et al, 2017) ont montré que le développement professionnel des enseignants débutants dépend des situations de travail qu’ils rencontrent, de la formation suivie et du contexte d’enseignement (Mukamurera, Lakhal et Tardif, 2019). Si la formation initiale vise le développement des compétences professionnelles nécessaires pour enseigner, le processus se poursuit lors de la phase d’insertion professionnelle. Ainsi, l’entrée dans le métier constitue, pour les enseignants débutants, une période de transition professionnelle (Balleux et Perez-Roux, 2013) durant laquelle ils découvrent la réalité d’un métier parfois déroutant. Au-delà des motifs ayant contribué à s’orienter ou à se réorienter vers l’enseignement, notre contribution s’intéresse aux représentations du métier d’enseignant, à la manière de le vivre et de s’y projeter, mais également au rapport à la formation. Celle-ci, organisée à partir des référentiels nationaux, propose des contenus et des dispositifs à visée professionnalisante, tout en s’inscrivant dans un processus d’universitarisation. Celui-ci suppose, entre autres, l’obtention d’un grade master, l‘appropriation de savoirs issus de la recherche, l’initiation à une démarche scientifique finalisée dans un mémoire de fin d’études. Après la formation initiale, les enseignants se retrouvent en plein emploi dans un établissement scolaire. Quel regard portent-ils sur la formation initiale reçue et sur la formation continue mise en place par l’employeur (Education Nationale) pour les accompagner dans leur nouvelle fonction ? Quelles sont leurs attentes et quelle place donnent-ils aux savoirs pluriels (théoriques, pratiques, de la recherche) abordés en formation? Nos travaux antérieurs, depuis une quinzaine d’années, montrent que l’expérience du métier confronte les néo-enseignants à une série d’épreuves professionnelles (Martuccelli, 2006; Perier, 2014; Perez-Roux et Lanéelle, 2018). Fortement reliées entre elles, les épreuves participent d’une configuration globale qui varie en fonction des individus et des contextes.Notre contribution s’attachera, par un jeu de croisement des différentes données recueillies, à mieux comprendre les formes d’articulation (complémentarités, tensions, incompréhensions) entre universitarisation et professionnalisation du point de vue des enseignants débutants. Nous tenterons également de repérer la manière dont les étudiants et les néo-enseignants jugent leur parcours de formation à l’enseignement et expriment leurs besoins. Enfin, nous ouvrirons la réflexion sur leur intention de persévérer à travers leur projection dans le métier et les perspectives qu’ils se donnent en termes de développement professionnel. Sur le plan méthodologique, plusieurs enquêtes complémentaires sont mobilisées. La première, réalisée à l’échelle nationale en 2022 sur la base de questionnaires, s’intéresse à deux publics : d’une part, les formateurs d’enseignants (N=725) qui doivent se positionner par rapport aux enjeux de professionnalisation, tout en s’inscrivant dans un processus d’universitarisation relativement complexe à mettre en oeuvre ; d’autre part les étudiants (N=938) en Master “Métiers de l’enseignement de l’éducation et de la formation” (MEEF) qui, depuis 2019, doivent tenir ensemble trois logiques : a) réussir le concours de recrutement qui leur permettra d’obtenir un poste d’enseignant ; b) valider leur Master qui intègre la réalisation et soutenance d’un mémoire de recherche ; c) se professionnaliser (stages dans les classes) pour préparer leur insertion professionnelle à plein temps. Notre contribution se centre sur les éléments pouvant éclairer les rapports, voire les tensions, entre universitarisation et professionnalisation. La deuxième enquête, s’est intéressée aux enseignants entrant dans le métier. Elle a été initiée par un questionnaire diffusé à l’échelle nationale au printemps 2022 (N=497). Au-delà des questions fermées (parcours, caractéristiques socio-professionnelles, etc.) et de nombreuses questions à choix multiple (QCM), trois questions ouvertes ont été proposées. D’autre part, en juin 2022, des entretiens semi-directifs compréhensifs (N=14) ont été réalisés. Les résultats du questionnaire ont été traités à partir d’analyses univariées et bivariées. Les questions ouvertes et les entretiens ont fait l’objet d’une analyse thématique. Dans cette présentation, nous nous centrons également sur une série de QCM portant sur le rapport à la formation initiale et continue et sur le rapport au métier, ce qui interroge un certain nombre de contenus de formation en lien avec l’universitarisation. Les résultats éclairent le rapport à la formation initiale des étudiants, notamment en termes d’articulation théorie-pratique. Ils donnent à comprendre les écarts entre intention de professionnalisation des formateurs et attentes des étudiants, et mettent en relief les tensions entre professionnalisation et universitarisation. Ils rendent compte également des représentations professionnelles et du rapport au métier des enseignants débutants. Dans la continuité d’enquêtes réalisées précédemment, ils mettent en relief un certain nombre de malentendus. D’une part, les attentes des étudiants sont parfois décalées avec les contenus et les dispositifs proposés par l’institut de formation. D’autre part, lors de la phase d’insertion professionnelle, on repère un écart avec les propositions de l’employeur (en charge de la formation continue), fortement arrimées au référentiel de compétences. Ces résultats questionnent également les formateurs d’enseignants (Perez-Roux, Françoise et Torterat, 2024), en prise avec des réformes institutionnelles (1990, 2010, 2013, 2019, 2025) qui fragilisent les repères progressivement construits pour assurer une professionnalisation des enseignants répondant au cadre de référence institutionnel, tout en tenant compte des besoins exprimés par les enseignants débutants confrontés à la complexité de leur travail.