Résumé
Carl von Linné a posé au XVIIIème siècle les bases de l’actuel Code International de la Nomenclature Zoologique en élaborant un travail conséquent d’inventaire et de nomination méthodique des plantes et des animaux. Convaincu que progresser dans la connaissance de la nature nécessitait de nommer les espèces vivantes de manière à bien les distinguer les unes des autres et les désigner de la même manière partout dans le Monde, il a développé le système moderne de la nomenclature binominale (genre-espèce) basé sur des racines grecques ou latines et des désinences latines en alphabet romain. Il a débuté une sorte de dictionnaire universel du vivant, intitulé Systema naturae, dont l’édition de 1758 contient les premières références de nombreux taxa toujours valides, malgré des changements drastiques dans la conception du vivant depuis lors. Bien que contraint structurellement, le système de Linné offre une certaine liberté dans le choix du nom. Les mots sur lesquels il a fondé les noms de genre et d’espèce d’animaux désignaient chez les Anciens soit ces mêmes animaux, soit des animaux proches, soit des caractéristiques propres à l’animal, dont la nature pouvait être très hétérogène : morphologie, comportement, plante hôte ou animal hôte, milieu, région, voire dégâts produits, lorsqu’il s’agit d’un parasite ou d’un ravageur, ... Alors que l’étymologie des noms de nouveaux taxa est exigée dans les descriptions taxinomiques actuelles, l’origine des noms de genre ou d’espèces de nombreux animaux n’est souvent pas explicite dans l’œuvre de Linné. Sachant qu’il n’était pas spécialisé en entomologie (il était botaniste) et qu’il disposait de moyens d’observation des petits objets moins élaborés qu’aujourd’hui, nous questionnons les processus de nomination des petits arthropodes dans son œuvre en nous concentrant sur les arthropodes à pièces buccales de type piqueur-suceur, généralement difficiles à observer, et nous en expliquons. Afin d’établir les cheminements qui relient les noms d’animaux appartenant à trois taxa (Diptera, Hemiptera, Aptera) du Systema naturae de 1758 tels qu’ils étaient connus dans l’Antiquité et les noms assignés par Linné dans sa démarche méthodique de naturaliste au XVIIIeme siècle, nous établissons une typologie des noms de genre et d’espèce et en étudions les relations avec les descriptions et commentaires de Linné (en latin) suivant une approche à la croisée entre étymologie et entomologie. Nous distinguons les noms antiques des noms nouvellement proposés par Linné (néologie linnéenne). Afin de décrypter les évocations contenues dans les noms, nous identifions les taxa actuels correspondants en mobilisant les bases de données taxinomiques. Mettant ainsi à profit la véritable continuité du système mis en place par Linné, nous confrontons habitus, répartition géographie et biologie des taxa actuels avec les indications fournies par Linné. Les analogies entre arthropodes du même ouvrage semblent constituer un procédé assez récurrent, identifiant la morphologie comme élément fondateur de la nomenclature Linnéenne. La petite taille des animaux concernés pourrait aussi expliquer le recours à des caractéristiques externes, tel l’hôte, plutôt qu’à des traits morphologiques, sans que cela constitue cependant une règle.