Résumé
La première édition du Petit Larousse paraît en 1905 avec le « millésime » 1906. La préface annonce que sa nomenclature n’omet « aucun mot consacré par l’usage ». En ce début de XXe siècle, le rayonnement économique de l’Angleterre, le développement des transports et des moyens de communication a considérablement accru l’influence de la langue et de la civilisation anglaise sur les autres langues, qui vont emprunter de nombreux mots dans des domaines variés. Mis à jour chaque année, bénéficiant d’un succès éditorial sans égal, le Petit Larousse est un outil unique d’observation de la langue de cette période.Rey-Debove et Gagnon (1980) définissent l’anglicisme comme un « mot qui appartient à la langue anglaise et qui est passé en français ». Toutefois, le sens et les conditions d’utilisation de ce mot en français, sont parfois fort différents de la langue d’origine et selon Bogaards (2008), ce mot appartient plutôt « de gré ou de force, au français » et l’anglicisme est inversement « un élément du français qui a été emprunté à l’anglais » (ibid.). Toutefois, l’emprunt à l’anglais, contrairement aux autres langues, est « souvent senti comme une menace pour l’avenir du français » (Steuckardt, 2011). La critique des anglicismes n’est pas nouvelle et Bonnaffé (1920), s’il reconnaît que « beaucoup de nos emprunts sont pleinement justifiés », dénonce une « anglomanie » qui « nous fait adopter une quantité de termes [...] parfois totalement inutiles », qui a également conduit à inventer des « ‘britannismes’ dont nos voisins n’ont jamais connu que par nous l’existence » (ibid.).Qu’en est-il donc de la présence, du traitement et d’un jugement éventuel des anglicismes dans le Petit Larousse illustré qui se présente jusqu’en 1948 dans sa préface comme le « répertoire du bon langage et du bon style français » ? Nous établirons un inventaire des anglicismes du Petit Larousse dans ses éditions de 1906 à 1948 et le comparerons avec deux sources de la même période (le Dictionnaire des anglicismes de Bonnaffé et la 8e édition du dictionnaire de l’Académie), puis nous étudierons leur devenir dans ses éditions ultérieures. « L'évolution des anglicismes au cours du XXe siècle se laisse bien suivre dans les éditions annuelles du Petit Larousse » (Bogaards, 2008), d’autant plus que les éditions de la première moitié du XXe siècle sont désormais dans le domaine public et rendues accessibles en ligne (nenufar.huma-num.fr) grâce au projet Nénufar (Bohbot et al., 2018). Ce corpus est complété par les éditions correspondant aux mises à jour majeures de l’ouvrage (« refontes ») jusqu’à la dernière édition 2025 (publiée en 2024).La définition de ce qu’est un anglicisme varie selon les auteurs et en établir des listes et des statistiques est un exercice délicat d’autant que les informations étymologiques sont parfois contradictoires. Une première indication quantitative de la présence des anglicismes a été obtenue en examinant la rubrique étymologie des articles du Petit Larousse. La proportion d’anglicismes ainsi identifiés augmente peu de 1906 et 1948 (de 0,7 à 1 %, soit de 312 à 484 articles). Par la suite, cette proportion augmentera sensiblement et régulièrement, passant de 1,3 % (606 articles en 1960) à 3,2 % (1887 articles pour l’édition 2025). Ces résultats sont notablement sous-évalués du fait de l’absence fréquente de rubrique étymologie. Nous avons complété notre inventaire en procédant à des vérifications croisées entre les différentes éditions, et en comparant les nomenclatures du Petit Larousse avec celles de trois dictionnaires d’anglicismes (Bonnaffé, 1920 ; Rey-Debove & Gagnon, 1980 ; Höffler, 1982). Ainsi, la proportion d’anglicismes de l’édition 1906 passe à 1,6 % (720 articles) et celle de l’édition 2025 à 4,6 % (2696 articles, comparable au Petit Robert estimé à 2500 par Bogaards, ibid.).Le Dictionnaire des anglicismes de Bonnaffé recense environ 1300 anglicismes. On y trouve logiquement la très grande majorité de ceux présents dans le Petit Larousse à sa date de parution (593, soit 82 %) mais plus de la moitié en est absente, indiquant qu’une certaine sélection a été opérée. Parmi les quelques 140 mots du Petit Larousse non recensés par Bonnaffé se trouvent quelques mots à l’étymologie anglaise sujette à caution (bière, bismuth, lingot, patchouli, etc.) mais aussi d’indiscutables emprunts (dorsay, odd-trick, smack, etc.). On pouvait s’attendre en revanche à trouver moins d’anglicismes du Petit Larousse dans le Dictionnaire de l’Académie française. Effectivement, sur les 807 anglicismes présents en 1932, seuls un peu moins de la moitié (393) s’y retrouvent. Une demi-douzaine de mots se trouvaient dans la 7e édition et ont disparu de la 8e (alderman, railway, stoff, etc.). Un peu moins de la moitié des anglicismes restants entreront dans la 9e édition en cours de publication (193 jusqu’à la lettre S) indiquant une certaine reconnaissance de leur intégration à la langue. Le Petit Larousse a donc une position médiane entre ces deux références. La question de la présence et de la quantité d’anglicismes n’est d’ailleurs jamais évoquée dans les préfaces du Petit Larousse. Aucune limitation d’usage n’est préconisée, à l’exception toutefois d’un petit nombre de marques « Abus. » (décade pour « décennie », réaliser pour « se rendre compte »), mais qui ne mentionnent même pas l’origine anglaise de ces « abus de langage ».Sur les 721 articles du PLI 1906 repérés comme anglicismes : 560 se retrouvent sous la même forme en 2025 (78 %) ; 19 ont une graphie modifiée (avec à parts égales, la disparition d’une forme « francisée » qui ne s’est pas imposée – aile pour ale, boumerang, boxe pour box, molesquine pour moleskine, scalpe, torisme, etc. – ou au contraire la disparition de la forme anglaise d’origine – mildew, kanguroo, pinguin, soda-water, etc. – au profit d’une forme francisée) ; 142 articles ont disparu de la nomenclature (dont un quart avant 1960), toutefois une dizaine d’entre eux ont réapparu plus tard avec un sens parfois différent (nugget, « pépite » disparu en 1925 revient comme « croquette de poulet » en 2012 ; flyer, « cheval de course » disparu en 1948 revient comme « prospectus » en 2012 ; cutter, synonyme de cotre, un type de bateau disparu en 1960 revient comme « outil tranchant » en 1981). Certains anglicismes disparus semblent aujourd’hui étonnants : les verbes backer (« reculer », dans le vocabulaire des chemins de fer et des bateaux à vapeur) et smogler (« faire de la contrebande ») ainsi que railway disparus en 1948, plus récemment bank-note (1968), income-tax (1973), christmas et five o’clock (1981), shake-hand (1989) ou encore outlaw (2001). Plusieurs termes du domaine du sport ont également disparu : véloceman (cycliste) en 1948, stud (haras) en 1960, sportsman et sportswoman, stake (enjeu) en 1968, betting (pari) en 1981. Lors des refontes du Petit Larousse de 1925 et 1948, la proportion d’anglicismes parmi les nouveaux articles sera stable autour de 5 %, avec respectivement 83 sur 1547 articles et 157 sur 2856 articles. Elle dépassera les 10 % lors de la « semi-refonte » de 1938 avec 77 sur 651 nouveaux articles. Ces proportions étant supérieures au taux d’anglicismes déjà présents, cela a donc conduit à une légère augmentation globale. Les trois-quarts des nouveaux anglicismes de 1925 et de 1948 sont encore présents en 2025, ce qui est légèrement inférieur à la proportion des anglicismes de 1906 encore présents, certains mots « nouveaux » disparaissant rapidement : par exemple partner (1948-1960) ou producer (1948-1968). À titre de comparaison, le taux d’anglicismes parmi les nouveautés est de 15 à 20 % dans les éditions 2024 et 2025.Dans cette première moitié du XXe siècle, le Petit Larousse se distingue parfois par des indications phonétiques, proches de la prononciation anglaise. On remarque ainsi copyright [copé-] jusqu’en 1968, lady [lé-dé] de 1925 à 1960. Cette prononciation « savante » se retrouve de manière plus généralisée dans la partie « noms propres » de l’ouvrage, citons seulement Worcester [ououster] bien éloigné de la prononciation littérale en français. Les mots en -ing font l’objet d’un traitement particulier : dans une même édition, certains se prononcent « [in’gh’] » (meeting, skating, smoking) et d’autres « [ign] » (camping, chewing-gum, dancing). Rey-Debove (1980) attribue cette dernière prononciation à un usage populaire. De 1925 et 1960, certains mots passent de l’une à l’autre prononciation, selon les observations du lexicographe, mais à partir de 1960, la forme [in’g] est généralisée puis remplacée par le signe [ɳ] avec l’adoption de l’Alphabet phonétique international en 1968. On peut voir dans ces indications la volonté d’instruire le lecteur quant à une « bonne » prononciation.Cette étude montre que la proportion d’articles pouvant être considérés comme des anglicismes dans le Petit Larousse a environ triplé entre la première édition de 1906 et celle de 2025. Toutefois, « de nombreux anglicismes disparaissent, phénomène qu'on ne doit pas oublier lorsqu'on fait le bilan de l'anglicisation du français » (Rey-Debove, ibid.). Le Petit Larousse accueille sans sourciller, mais pas sans discernement, des anglicismes consacrés selon l’usage d’après lui, tout en éliminant ceux qu’il juge obsolètes. Toutefois, au début des années 1960, il est qualifié par Étiemble (1964) de « dictionnaire sabiral [..] bourré d’américanismes ». Pour la première fois, la préface de l’édition 1968 se justifiera d’accepter « certains termes étrangers » car « utilisés dans diverses techniques et même dans le vocabulaire suivant ». À partir des années 1970, une politique institutionnelle pour remplacer certains anglicismes est mise en place. Le Petit Larousse s’en fait l’écho bon gré mal gré : certains termes sont « déconseillés » et des alternatives « recommandées », parfois à l’usage encore confidentiel, sont incluses dans la nomenclature. L’avenir permettra d’évaluer l’influence de cette politique sur l’usage et donc le nombre d’anglicismes dans ce dictionnaire.