Résumé
Ma proposition cherche à montrer que la question de la lecture de l’œuvre intégrale se pose dès les premières années de l’école primaire. Si la longueur de certaines œuvres oblige les enseignants, dans un mouvement de condensation, à étudier des extraits soigneusement sélectionnés, la brièveté des albums peut inviter au contraire à les séquencer, provoquant un effet de dilatation dont l’enjeu est le même : la saisie de la « littérarité de l’œuvre » (appel). La question est alors de savoir en quoi le séquençage permet de mettre en valeur les effets de l’œuvre et particulièrement ceux de la mise en intrigue (Baroni, 2017) afin d’accompagner la lecture des élèves. Dans le cadre de ma recherche doctorale qui porte sur la compréhension-interprétation (Falardeau, Sauvaire, 2015) de jeunes lecteurs de CE1, je me questionne sur les effets que le séquençage proposé par les enseignants provoque sur les albums eux-mêmes et particulièrement sur « les rouages de l’intrigue » (Baroni, 2017). Baroni rappelle que l’intrigue est « un dispositif textuel dont la fonction est d’intriguer le lecteur » (31) c’est-à-dire d’établir « une tension qui oriente la progression dans le texte en créant l’attente anxieuse d’un dénouement » (ibid.). L’intrigue nait non pas uniquement de l’enchainement des événements mais de la manière dont l’information est délivrée car « c’est bien au niveau de la séquence textuelle que l’intrigue se noue et se dénoue pour le lecteur qui progresse dans le récit » (ibid.). La mise en intrigue repose sur trois modalités, la surprise, le suspense et la curiosité (Baroni, 2013).Les deux albums retenus pour notre étude jouent de ces effets et ont des particularités fictionnelles et narratives propres. Le premier, La petite Casserole d’Anatole, (Carrier, 2009) présente un personnage qui vit avec une casserole attachée par un fil qu’il ne peut pas couper. La valeur symbolique de cet objet associée à un procédé narratif qui évoque par certains aspects l’apologue et qui emprunte au système sémiotique de la bande dessinée font de cet album un support suffisamment complexe pour engager chez le jeune lecteur de CE1 différentes modalités de lecture. Le second album, Les Lions ne mangent pas de croquettes (Bouchard, 2012) joue de l’enchâssement narratif pour surprendre le lecteur qui comprend à la dernière page que le récit lu jusqu’alors était en réalité destiné à être lu par de jeunes lionceaux, ce qui explique les étranges décalages entre le texte et les images de l’album et l’humour qui en découle.Je montrerai alors comment le séquençage opéré par les enseignants souligne la mise en intrigue des récits en accentuant ou en ménageant certains effets et accompagne la compréhension des jeunes lecteurs. Pour ce faire, je comparerai la mise en intrigue de l’œuvre et le découpage séquentiel des trois enseignants participant à la recherche. Je proposerai une schématisation de ces séquences établie à l’aide des outils narratologiques proposés par Baroni pour voir en quoi segmenter la lecture répond à une nécessité didactique. Il s’agit de délimiter des empans cohérents avec une lecture de l’œuvre. Mais le découpage provoque aussi des ruptures de rythme, des effets de loupe qui contribuent potentiellement à intriguer les jeunes lecteurs, expliquant peut-être un certain « plaisir esthétique » (Baroni, 2020 : 269) et favorisant certainement la rencontre avec l’œuvre. Ainsi, le découpage séquentiel, quand il accentue les effets de la tension narrative, contribue à enrôler (Bucheton et Soulé, 2009) de jeunes lecteurs et peut expliquer le plaisir de la lecture.