Résumé
L’Amérique de la Grande dépression est le théâtre d’un regain d’intérêt pour la vie ordinaire et les cultures des classes populaires frappées par le chômage et la récession économique. Impulsée par les divers programmes du New Deal (Federal Writers Project, Federal Music Project, Federal Theater Project…), cette dynamique met résolument les arts au-devant de la scène, en particulier la musique, qui commence à être utilisée comme une « arme politique » par les militants de la gauche américaine. Le parti communiste, d’abord réfractaire à la culture folk, finit par se l’approprier ouvertement à partir du front populaire en 1935, convaincu que celle-ci reflète au mieux l’esprit du peuple et ses valeurs. Des musiciens folk proches de la mouvance communiste, comme les Almanac Singers ou Woody Guthrie, développent alors diverses formes de musique comme arme politique et posent les jalons d’une tradition folk contestataire que l’on retrouvera dans le mouvement folk des années 60. Cette communication vise à explorer une stratégie alternative aux attaques « frontales » de ces artistes, en analysant le travail de l’ethnomusicologue Alan Lomax. On dégage alors chez ce dernier, pour qui « le folkloriste a le devoir de se faire le défenseur de l’homme ordinaire » (Folk Song: USA, 1947, p. x), une approche résolument pédagogique, voire prosélyte, dans laquelle les données sociologiques collectées sur le terrain sont constamment réinjectées dans les domaines artistiques et culturels, dans une volonté d’encourager et d’alimenter une tradition folk dans laquelle dans laquelle les gens ordinaires occupent une place centrale. Pour Lomax, la vie quotidienne de ces gens, misérable, injuste et difficile, constitue une donnée aussi importante que la chanson qu’elle produit. En incitant son public à se familiariser et à perpétuer une tradition musicale construite dans un contexte sociohistorique difficile, peut-être Lomax cherchait-il à l’amener à sympathiser avec ce « peuple de l’abîme » , comme le nommait l’écrivain Jack London, et à prendre son parti face aux inégalités et injustices qu’il subit continuellement. Mais aussi, il apparaît possible pour l’ethnomusicologue de réinjecter ses données de terrain dans le domaine artistique, en les laissant infuser l’écriture, la composition et l’interprétation d’autres œuvres musicales, leur conférant une couleur contestataire qu’il est possible de nuancer. Le cas d’Alan Lomax témoigne donc de l’importance du travail sociologique dans la conception d’une œuvre musicale engagée, que l’on retrouvera plus tard avec des projets comme l’album Chavez Ravine de Ry Cooder (2005), ou plus récemment avec Ghosts of West Virginia de Steve Earle (2020).