Résumé
Les îles du Pacifique et notamment la Polynésie française ont régulièrement été confrontées à des perturbations environnementales causées par des événements météorologiques parfois violents. Les agriculteurs et habitants qui cultivent des produits alimentaires sont particulièrement exposés à ces évènements et ont déployé une « culture du risque » (David 2004; Magnan, Duvat, et Garnier 2012). Par exemple, ils ont développé certains pratiques d’adaptation aux effets du changement climatique (paillage, variation des types de cultures et de plantation…), notamment par l’hybridation des savoirs (savoirs transmis, savoirs institutionnels, savoirs enseignés…). Ce sont particulièrement ces savoirs locaux et leur hybridation et circulation que nous étudions dans le cadre du projet CLIPSSA (Climat du Pacifique, Savoirs locaux et Stratégies d’Adaptation). A cette fin, notre équipe composée d’anthropologues, ethnoécologues, géographes et agronomes (chercheurs et stagiaires) a mené 57 entretiens avec des agriculteurs de Tahiti et de Moorea entre 2024 et 2025, dont une trentaine cultivent à une petite échelle (quelques dizaines de m2).Les adaptations au changement climatique sont largement répandues mais diffèrent grandement d’un type de production à un autre. Les problématiques météorologiques rencontrées (vents, sécheresse, fortes pluies…), les enjeux de la production (produire pour se nourrir, pour avoir un revenu…) ou encore les ressources mobilisées (réseau familial, professionnel, niveau d’équipement, capacité d’investissement…) ne sont pas les mêmes pour une personne qui cultive du vivrier et du maraichage sur quelques dizaines de m2 que pour un agriculteur qui combine maraichage, arboriculture et élevage sur plusieurs hectares. Nous proposons dans le cadre du colloque « l’alimentation en Océanie » d'interroger les différentes fonctions nourricières des faaapu (jardins potagers) de Tahiti et de Moorea, en considérant tant les dimensions alimentaires, que celles sociales, culturelles et spirituelles. Le faaapu est en effet au cœur de stratégies économiques de sobriété des habitants, visant d’abord à réduire les dépenses alimentaires. Mais nous verrons également que les faaapu occupent de nombreuses fonctions : sociale (créer du lien, échanger avec sa famille, ses amis), esthétique (embellir son environnement domestique), de loisir voire de soin ((s’)occuper (de) son corps et son esprit, estime de soi…). Ainsi, cultiver des produits alimentaires dans son faaapu est une forme de « Résistance par la subsistance » (Rainville 2025), il ne s’agit pas seulement de « faire sans » (avec des ressources limitées, un foncier réduit…), mais de « faire avec » (avec ce qu’on possède, ou ce qu’on peut mobiliser). Il s’agit d’une forme de « résistance ordinaire » ancrée dans la vie quotidienne (Dobré 2002), qui peut, dans une certaine mesure, être assimilée à une forme de mobilisation écologique (Pruvost 2025).