Résumé
Malgré l’existence de dispositifs juridiques efficaces pour prévenir la défaillance entrepreneuriale, les dirigeants de très petites et petites et moyennes entreprises (TPE/PME) recourent rarement à ces mécanismes. Cet article se propose de comprendre ce paradoxe en analysant les obstacles qui freinent l’activation des dispositifs de prévention par les dirigeants. À partir d’une étude qualitative menée auprès de dirigeants de TPE/PME en situation de fragilité, ce travail adopte une perspective ante-défaillance et s’appuie sur la méthode Gioia pour l’analyse des données.Les résultats montrent que la non-saisine des dispositifs de prévention ne peut s’expliquer uniquement par des déficits de compétences, d’information ou d’anticipation du dirigeant. L’étude identifie et conceptualise un abîme sémantique, procédural et gestuel entre les dirigeants et les institutions juridico-administratives, qui agit comme un mécanisme explicatif central de la non-prévention. Cet abîme se manifeste par un langage perçu comme opaque et menaçant, par des procédures complexes et dissuasives, ainsi que par des interactions institutionnelles renforçant l’asymétrie de pouvoir et la délégitimation du dirigeant.La contribution principale de cet article réside dans la théorisation de cet abîme comme un phénomène systémique, déplaçant l’analyse de la défaillance entrepreneuriale d’une lecture individualisante vers une compréhension relationnelle et institutionnelle. Le travail propose des implications théoriques pour la recherche en entrepreneuriat, ainsi que des recommandations managériales et institutionnelles visant à repenser la prévention de la défaillance des TPE/PME.