Résumé
En mai 1965, Shindig! – une émission musicale américaine très populaire – diffusa ce qui allait devenir l’un des moments télévisés les plus marquants de l’histoire musicale transatlantique. À la (supposée) demande des Rolling Stones, le légendaire bluesman Howlin’ Wolf se produisit en prime time sur une chaîne nationale, introduisant ainsi le grand public américain à une forme d’art largement marginalisée dans son propre pays. Cet événement illustre un paradoxe au cœur des échanges culturels anglo-américains, à savoir pourquoi a-t-il fallu que de jeunes musiciens britanniques, plutôt que des artistes américains, défendent et popularisent le blues auprès d’une nouvelle génération ? Cette présentation examine comment Shindig! a symbolisé un moment clé dans le parcours transatlantique du blues, retraçant son chemin du sud des États-Unis jusqu’à la Grande-Bretagne avant d'y revenir. Les Rolling Stones, profondément influencés par des icônes du blues comme Howlin’ Wolf et Muddy Waters, ont joué un rôle déterminant dans le renouveau de l’intérêt du public américain pour cette tradition musicale africaine-américaine. Leur présence sur Shindig! constituait non seulement un hommage à leurs influences, mais soulignait aussi les dynamiques raciales et culturelles de l’appropriation (Hooks, 1992), de la re-colonisation (Carosso, 2013) et de la re-sémantisation (Espagne, 2013). En analysant les images d’archives et la réception contemporaine de l’événement, cette étude interroge la manière dont ce moment a cristallisé des tensions plus larges autour de la race, de l’authenticité et de la circulation culturelle transatlantique. L’engagement des Rolling Stones en faveur de Howlin’ Wolf relevait-il d’un véritable hommage, ou bien mettait-il en lumière les inégalités ayant permis à des musiciens britanniques blancs de tirer profit d’un genre largement négligé par ses créateurs américains ? Cette recherche se propose également d’aborder les questions de légitimité culturelle, de structures économiques de l’industrie musicale et de l’héritage des échanges artistiques transatlantiques, en s’interrogeant sur le fait de savoir si cet événement fut un moment de justice musicale ou bien, au contraire, une illustration des complexités persistantes de la marchandisation raciale et culturelle de la contre-culture.