Résumé
Depuis les années 2000, nos études sur les populations vivant dans les aires naturelles protégées (ANP) au Vietnam ont mis en évidence d'importantes disparités entre les pratiques et expressions des populations locales et les discours diffusés par les experts et les gestionnaires. La divergence récurrente des savoirs et des visions du monde (ontologies) entre les différents groupes sociaux pose des défis majeurs pour une gestion respectueuse du bien-être de ces populations et visant à assurer l'efficacité de la protection des milieux naturels et la durabilité des ANP. Nos études ethnographiques sur les conceptions et représentations de la forêt chez les indigènes Raglai et les pratiques de gestion du parc national de Nui Chua (province de Ninh Thuận, Vietnam) en 2020-2022 nous ont permis de comprendre cette divergence. Nous avons appris que les conceptions de la forêt des Raglai sont entrelacées avec des connaissances pratiques et techniques, mais aussi inscrites dans les représentations symboliques, mythologiques, spirituelles, émotionnelles et perceptibles locales. Pour les gestionnaires des ANP, en revanche, la forêt est conçue comme une entité technique ayant une valeur essentiellement botanique et économique, dont la protection repose sur des principes techno-scientifiques qui ne sont pas en relation avec dans les réalités des populations locales. Les entretiens approfondis ont montré que si les populations de Raglai ont une connaissance précise des conceptions et des actions des gestionnaires des ANP, leurs points de vue ne sont pas toujours concordants. En revanche, les gestionnaires de l'ANP ont une connaissance limitée des pratiques et des conceptions des Raglai qu'ils tentent de transformer. Comment réconcilier par le dialogue ces deux conceptions divergentes du monde naturel ? L'approche anthropologique nous permet de faciliter les échanges et les négociations.