Résumé
La régionalisation des Centres Régionaux de Coordination des Dépistages des Cancers (CRCDC) en 2019, décidée par l’Institut National du Cancer et le Ministère de la Santé, a profondément transformé l’organisation du dépistage en France. Inscrite dans la logique du New Public Management (Bessières, 2010 ; Gardère, 2012), cette réforme a entraîné une standardisation des pratiques, une centralisation du pouvoir décisionnel et une perte d’autonomie pour les professionnels de la communication en santé publique. Dans le cas du CRCDC Occitanie, ces évolutions se traduisent par une dépossession de l’expertise des communicants, une perte de reconnaissance et une souffrance au travail liée à la perte de sens (Maurel, 2010) et à la dévalorisation du métier (Foli, 2009).Cette étude, fondée sur une triangulation méthodologique (entretiens semi-directifs, observations participantes et analyse documentaire), interroge l’agentivité des communicants face aux contraintes organisationnelles : comment continuent-ils à agir, adapter, voire contourner les prescriptions institutionnelles ? L’analyse accorde une attention particulière aux émotions exprimées ou contenues par les acteurs, envisagées comme un outil heuristique pour comprendre la santé de l’organisation (Martin-Juchat, 2014 ; Foli, 2009) et comme un moteur d’agentivité leur permettant de reconstruire du sens et de reconfigurer leur rôle professionnel.Les résultats montrent que, loin d’être de simples exécutants, les communicants déploient des stratégies d’adaptation : réappropriation de la communication locale, mobilisation de réseaux informels, production non officielle de supports adaptés aux besoins des publics, et investissement dans des projets parallèles innovants. Parmi ces initiatives, la co-construction d’un serious game de prévention des papillomavirus (2022-2025), élaboré avec des chercheurs, médecins et étudiants, illustre une forme d’empowerment professionnel (Morlet-Haïdara, 2023). Ce dispositif ludique permet aux acteurs de regagner du pouvoir d’agir, d’expérimenter de nouvelles formes de communication en santé (Grosjean, 2022 ; Argyris & Schön, 2001) et de réintroduire une dimension sensible et réflexive dans leurs pratiques.Ainsi, cette recherche met en lumière la manière dont les communicants recomposent leur activité face à la rigidité institutionnelle : l’émotion devient à la fois un révélateur des tensions organisationnelles et un levier d’innovation et de reconfiguration professionnelle.