Résumé
La manière de percevoir les relations entre humains et non-humains a oscillé au cours du temps et il paraît vain d’en faire une histoire ou une typologie simplifiée. Mais dans les sciences de la conservation, deux récits sont souvent convoqués pour leur opposition : une vision purement prédatrice des humains sur la nature d’un côté et, de l’autre, une sorte de fascination pour une possible coexistence harmonieuse entre humains et non-humains . Cette dernière vision a été largement plébiscitée par un courant de l’écologie autoqualifiée de « win-win ».Un pas de côté s’impose selon nous vis-à-vis de ce ces récits. La dynamique positive de quelques espèces charismatiques, si elle ne s’accompagne pas d’une meilleure qualité des habitats et des conditions de vie et d’évolution de nombreuses espèces communes - et plus généralement de la fin du régime de destruction et de domination en cours – ne pourra pas faire illusion. Il nous semble plus juste de s’interroger sur la manière dont les non-humains partagent les espaces habités par les humains. L’anthropisation de nos paysages a joué un rôle de filtre écologique fort ne laissant passer que quelques espèces encore capables de vivre à nos côtés. Mais comment ces derniers survivants sont-ils aujourd’hui capables de tirer leur épingle du jeu ? Nous évitent-ils dans le temps et l’espace ? Bénéficient-ils ou pâtissent-ils d’une vie à nos côtés ? Sont-ils piégés dans des milieux anthropisés de substitution, n’y sont-ils que de simples visiteurs éphémères ou s’y reproduisent-ils durablement ? Ce qui est désormais présenté comme un « retour » du sauvage nous semble pour l’instant être le « détour » d’un nouveau récit sur la vie sauvage qui peut s’avérer trompeur. Car c’est bien pour l’instant le détour par certains programmes de réintroduction, ou de dynamiques monospécifiques positives mais encore fragiles, qui est utilisé pour stipuler le retour du sauvage.Ce détour n’est pas sans conséquences pour la conservation ou les politiques de la nature. Il permet de chanter précocement la fin d’un certain nombre de pressions et de risques qui pèsent sur les communautés biologiques. Il participe même, insidieusement, de la vaste entreprise de domestication de la vie sauvage . Car les destructions d’habitats, d’espèces et de populations restent les conséquences de processus de destruction et de domination qui ne semblent pas changer d’intensité ni de trajectoire. C’est donc plutôt à un retour au concret qu’il nous semble judicieux de se référer. Au plus près des non-humains, les observations invitent à plus de modestie et de prudence. Beaucoup d’espèces doivent survivre au quotidien dans un paysage de la peur généré par les humains et trouver des stratégies pour se maintenir malgré des pressions constantes et fluctuantes. Les espèces communes, y compris lorsqu’elles coexistent de manière apparemment favorable avec les humains, peuvent subir une domestication silencieuse . Le retour du sauvage ne se décrète pas.