Résumé
L’art théâtral, lorsqu’il aborde les traumatismes collectifs tels que la Shoah, se trouve confronté à un double défi : d’un côté, donner une forme au traumatisme sans pour autant le trahir, et de l’autre, questionner le rôle de la représentation face à un événement dont l’horreur dépasse le langage. La Shoah se caractérise par son intentionnalité d’anéantissement et d’effacement total des traces de ses victimes, privant ainsi les survivants de la possibilité de faire leur deuil. Ce double processus – extermination et disparition – place la représentation théâtrale devant un paradoxe : comment mettre en scène le trauma quand ce dernier se définit par son invisibilité ? Comment représenter l’amnésie et le non-dit dans un art fondé sur la parole et la présence ? Le théâtre contemporain, en particulier celui de Daniel Keene, propose des dispositifs dramaturgiques et scéniques qui interrogent l’art de l’oubli, une amnésie volontaire ou subie, qui constitue en elle-même une forme de mémoire trouée.Le corpus est constitué de trois "Pièces courtes" du dramaturge contemporain australien Daniel Keene, dont l’œuvre est entièrement habitée par la catastrophe de la Shoah. En mai 2006, le metteur en scène Didier Bezace a monté un projet théâtral réunissant ces trois pièces, "Le Récit", "Le Violon", "La Pluie" pour créer un spectacle d’un seul tenant intitulé "Objet Perdu". En contrepoint à cette création, un parallèle est tissé avec une autre proposition qui traite de l’inscription de la mémoire et de l’oubli, Austerlitz, d’après l’œuvre de W.G. Sebald, créé par la chorégraphe Gaëlle Bourges, en 2024, au CDN de Montreuil et représenté également au Théâtre La Vignette, la saison dernière.Dans ces deux propositions, la mise en espace, l'esthétique et l'usage du silence et du corps participent de l’élaboration d’un discours sur le trauma de la disparition.