Résumé
Dans un contexte de transitions socio-environnementales, les travailleurs des déchets sont exposés à de fortes tensions émotionnelles, physiques, symboliques et organisationnelles. Cette recherche en gestion des ressources humaines interroge la soutenabilité subjective de leur activité à travers la perception de sens au travail, reconnue pour ses effets positifs sur la réduction du stress, l’amélioration du bien-être, la satisfaction et l’engagement. En mobilisant le modèle du travail porteur de sens de Morin et Forest (2007), enrichi par les apports de Laaser et Bolton (2022) sur la dignité et la reconnaissance dans les contextes peu qualifiés, cette étude s’appuie sur le modèle des exigences-ressources (Bakker & Demerouti, 2017) et le cadre des paradoxes organisationnels (Smith & Lewis, 2011) pour analyser les équilibres et déséquilibres vécus par les agents. Elle vise à comprendre comment les éboueurs et agents de déchetterie perçoivent le sens de leur travail dans un environnement contraint et paradoxal, et quel rôle jouent les interactions avec les usagers, collègues et encadrants dans cette construction. L’enquête ethnographique, menée entre octobre 2023 et juin 2024 dans une régie publique, repose sur 43 journées d’immersion (près de 300 heures), 41 entretiens et une analyse thématique des récits et interactions observés. Les résultats montrent que les éboueurs expriment une forte cohésion d’équipe, un attachement à l’utilité sociale et une valorisation de leur autonomie, mais que les incivilités et le manque de reconnaissance publique fragilisent cette perception. Les agents de déchetterie font face à des paradoxes organisationnels marqués entre proximité relationnelle et application des règles, autonomie et faible participation aux décisions. Malgré la présence de plusieurs caractéristiques d’un travail porteur de sens, la dignité, la reconnaissance et la légitimité managériale apparaissent vulnérables. Les travailleurs développent des stratégies d’ajustement fondées sur le soutien social, l’humour et l’auto-efficacité. Ces résultats invitent à repenser les pratiques de GRH pour intégrer les savoirs d’expérience, reconnaître le travail réel et revaloriser ces métiers essentiels, porteurs de justice écologique et sociale dans les transitions durables.