Abstract
<b>Introduction : </b><br />Une voie de recherche actuelle consiste à mettre à profit les connaissances les plus récentes sur le fonctionnement cognitif et neurocognitif du cerveau de l’enfant dans le cadre des apprentissages scolaires. Ces dernières années, un partenariat entre chercheurs et professionnels de l’éducation a permis d’envisager des programmes éducatifs visant à aider les élevés à mieux connaitre/comprendre leur cerveau (e.g., Rossi et al., 2015). Cependant, avant même de proposer ce type de programme, il semble pertinent de se questionner sur les connaissances dont les enfants disposent dans ce domaine. Effectivement, très peu de données scientifiquement valides nous informent à ce sujet (Bartoszeck & Bartoszeck, 2012). Comment les enfants se représentent-ils le cerveau et comment cette représentation évolue-t-elle au cours du développement ? L’objectif de cette étude est de répondre ` a ces questions en utilisant le dessin, activité non verbale permettant un accès indirect aux représentation de l’enfant (e.g., Brechet, 2015). En résumé, nous savons qu’une meilleure connaissance du cerveau et de son fonctionnement peut permettre aux enfants de mieux appréhender les apprentissages scolaires (Lanoë, et al., 2015) mais nous disposons de très peu de connaissances sur la manière dont les enfants se représentent le cerveau et son fonctionnement au cours du développement. Les résultats de la présente étude pourraient donc venir alimenter la réflexion autour de la construction de programmes pédagogiques neuroéducatifs ou de simples préconisations quant au fonctionnement quotidien au sein de la classe. .<br /><br /><b>Méthode</b><br />Deux cent cinquante-sept enfants ont pris part à cette étude : 76 enfants de 5-6 ans, 91 enfants de 7-8 ans et 90 enfants de 9-10 ans. Ils ont été rencontrés individuellement. Lors d’une première session, les participants devaient dessiner (dans un ordre contrebalancé) un cerveau et l’intérieur d’un ventre. Ce dernier dessin correspondait à un dessin contrôle, visant à vérifier la spécificité des éléments dessinés pour le cerveau et pour le ventre. En d’autres termes, les enfants dessinent-ils bien des éléments spécifiques et différents pour ces deux dessins ou bien les dessins consistent-ils à simplement représenter l’intérieur du corps de manière indifférenciée ? Lors d’une seconde session, les participants étaient invités à produire un dessin libre d’une maison et un dessin de copie d’un personnage, qui avaient pour fonction de nous renseigner sur leur niveau de d´développement graphique. Pour chacun des dessins, les participants disposaient d’une feuille blanche au format A4, d’un crayon gris et de six crayons de couleur (rouge, rose, jaune, bleu, vert et beige). <br /><br /><b>Codage des dessins</b><br />Les dessins de la maison et du personnage ont été cotés du point de vue de la présence/absence d’éléments clefs ainsi que de la qualité du tracé, au moyen de deux échelles validées (Barrouillet, Fayol & Chevrot, 1994 et Cox, Perara & Xu, 1998), amenant ainsi à un score de développement graphique (0-20) pour chaque participant. Les dessins du cerveau et du ventre ont été cotés au travers d’une analyse de contenu menée a posteriori. Deux juges adultes ont d’abord listé de manière exhaustive tous les éléments présents dans les dessins du cerveau et du ventre. Ensuite, les deux juges se sont réunis afin de dériver de leurs listes des indicateurs pertinents et représentatifs du contenu des dessins. Deux grilles ont ainsi été créées (une pour chaque dessin). Les indicateurs retenus pour le dessin du cerveau étaient les suivants : hémisphères, sillons/filaments, lobe, tronc cérébral. Pour le dessin du ventre, les indicateurs étaient les suivants : eau/nourriture, os/sang, organes digestifs, autres organes. Pour finir, les deux juges ont indépendamment coté l’ensemble des dessins à l’aide de ces grilles (en termes de présence/absence de chaque indicateur). Les juges notaient également les dessins pour lesquels aucun de ces indicateurs n’était représenté. A l’issue de cette analyse, l’accord inter-juges était de 90% pour le dessin du cerveau et de 91% pour le dessin du ventre. <br /><br /><b>Résultats et discussion </b><br />Il est tout d’abord important de noter que les indicateurs du dessin du cerveau et ceux du dessin du ventre sont bien différents et spécifiques à chaque thème puisqu’on ne relève aucun recouvrement entre les indicateurs issus de l’analyse de contenu. Nous avons d’abord conduit une Analyse de Variance avec l’Age en tant que facteur interparticipants (5-6, 7-8 et 9-10 ans) et le type de Dessin en tant que facteur intra- participants (cerveau et ventre) sur le nombre d’indicateurs représentés (0-4). Les résultats révèlent un effet principal du type de Dessin (F (1, 254) = 33.91, p < .001) ainsi qu’une interaction significative entre l’Age et le type de Dessin (F (2, 254) = 9.25, p < .001). Un test post-hoc Tukey indique une différence significative entre le nombre d’indicateurs produits dans le dessin du cerveau et du ventre à 5-6 ans et 7-8 ans mais pas à 9-10 ans (ps < .01). Chez les enfants les plus jeunes, le nombre d’indicateurs est plus important dans le dessin du ventre que dans celui du cerveau. Par ailleurs, le test post-hoc révèle que seul le dessin du cerveau donne lieu à des différences liées à l’âge : les enfants de 910 ans dessinent plus d’indicateurs (M = 1.29) que les enfants de 7-8 ans (M = 0.91) (p < .01). Le nombre d’indicateurs produits dans le dessin du ventre ne varie pas avec l’âge. Nous avons ensuite inspecté, pour le dessin du cerveau et pour celui du ventre, le nombre de dessins représentant chaque indicateur en fonction de l’âge. Tandis que pour le dessin du cerveau l’utilisation de chaque indicateur augmente significativement avec l’âge, ce n’est pas le cas de tous les indicateurs du dessin du ventre : certains augmentent avec l’âge (organes digestifs) mais d’autres sont au contraire moins produits au cours du développement (eau/nourriture et os/sang). En outre, il est important de noter que plus les enfants sont jeunes plus ils ont tendance à ne représenter aucun indicateur dans leur dessin du cerveau (43% des dessins ` a 5-6 ans, 22% ` a 7-8 ans et 10% ` a 9-10 ans). En revanche, les dessins représentant un ventre vide sont quasi-inexistants, quel que soit l’âge. Enfin, nous avons conduit une dernière analyse consistant à examiner, à chaque âge, le lien entre le nombre d’indicateurs représentés dans les dessins et le niveau de développement graphique de chaque enfant. Pour le dessin du cerveau, les résultats indiquent une corrélation positive significative à tout âge : 5-6 ans (r (75) = .24, p < .05), 7-8 ans (r (90) = .18, p < .05) et 9-10 ans (r (89) = .26, p < .01). Pour le dessin du ventre, cette corrélation n’est significative qu’ à l’âge de 5-6 ans (r (75) = .29, p < .01). Ces résultats seront discutés du point de vue : (1) du développement des connaissances métacognitives, (2) de la question du lien entre les dessins produits et le niveau de développement graphique des enfants et (3) de l’apport potentiel de ces résultats pour les travaux en neuroéducation.