Abstract
Le néolibéralisme, avec sa dérégulation et sa libéralisation des marchés, a fragmenté la cohésion sociale (Bauman, 2002). En réponse aux formes d'individualisme qu'il a générées, cet article explore le rôle de la nostalgie en tant que structure de sentiment dans la reconstitution des liens sociaux à travers la production culturelle. Le potentiel de ce sentiment dans la création de pratiques sociales et artistiques émancipatrices qui satisfont les besoins contemporains de reconnaissance, de solidarité et de résistance sera démontré.Raymond Williams (2006) a développé le concept de structure du sentiment afin de comprendre les dynamiques émotionnelles et affectives qui caractérisent une époque donnée. Selon l'auteur, la structure du sentiment se réfère à un ensemble d'attitudes, de valeurs, d'émotions et de manières de percevoir le monde qui caractérisent un moment historique spécifique. Nous soutenons que la nostalgie a atteint un état épidémique viral (Boym, 2017) et peut être considérée comme la « structure du sentiment » de l'époque contemporaine. Son développement est sous-tendu par de multiples facteurs, tels que les changements sociaux, culturels ou personnels qui créent un sentiment de désorientation ou d'aliénation (Davis, 1979). Face aux crises mondiales actuelles imputables au néolibéralisme, le regard vers le passé symbolise une recherche de sécurité et de stabilité. Par conséquent, il ne s'agit pas d'un sentiment privé, mais d'un sentiment profondément enraciné dans la vie sociale, artistique et politique (Jameson, 2007). En tant que phénomène socioculturel, la nostalgie réorganise les relations sociales collectives, relie les générations et s'exprime systématiquement à travers l'art, stimulant la production créative. Les artefacts culturels nostalgiques se tournent vers le passé non seulement pour le récupérer, mais aussi pour le transformer. La mémoire sélective et l'imagination qui lui sont inhérentes lui confèrent un pouvoir contrefactuel et/ou utopique. On peut citer des films comme Good Bye, Lenin ! ou Midnight in Paris qui réécrivent le passé à partir du présent, ou encore la série télévisée Pose et le film Carol qui expriment une nostalgie politique queer (Padva, 2014). La dystopie de la série Extrapolation montre une nostalgie sous-jacente de la nature, et des films comme Killers of the Flower Moon expriment les possibilités d'une critique « contre-nostalgique » des récits hégémoniques (Ladino, 2004).La nostalgie est donc une ressource qui nous permet d'utiliser le passé de manière prospective, de négocier activement avec le présent, mais surtout avec les rêves étouffés du passé et les scénarios futurs balayés par le temps. C'est là que se révèle sa capacité à réveiller et à réanimer les futurs passés qui n'ont pas été réalisés sur le plan éthique et à donner une voix aux récits contre-nostalgiques de ceux qui se trouvent en marge de l'histoire. En ce sens, la nostalgie montre tout son potentiel contrefactuel par rapport à des passés alternatifs, ainsi qu'à des futurs à venir. La créativité nostalgique qui s'appuie sur la mémoire collective peut devenir un instrument éthique, politique et de justice sociale pour les minorités, comme dans le cas de la nostalgie queer ou des espoirs écologiques d'un retour à la nature. La nostalgie elle-même a le potentiel d'être tournée vers l'avenir, progressiste et utopique. Comme l'utopie, elle sert de base à des formes de critique et de résistance au statu quo et motive l'action personnelle.Si l'isolement et l'érosion de la solidarité collective ont ouvert la voie à de nouvelles formes de domination et d'inégalité (Klein, 2008), nous soutenons cependant que la nostalgie offre une perspective unique pour comprendre et inverser l'atomisation de la société. Dans ce contexte, la nostalgie peut servir à résister et à réimaginer les liens sociaux, fournissant ainsi un cadre aux mouvements contemporains qui cherchent à reconstruire la communauté et la solidarité.Cet article contribue au discours sur la crise du néolibéralisme (Harvey, 2007) et à la recherche de configurations sociales alternatives. Il invite à comprendre la nostalgie non seulement comme un sentiment rétrospectif, mais aussi comme une force dynamique capable de façonner des liens sociaux orientés vers l'avenir qui résistent aux limites de l'individualisme néolibéral et les transcendent. Nous proposons que la nostalgie soit réimaginée comme une source d'inspiration sentimentale et artistique pour construire des visions contrefactuelles et utopiques d'une société plus connectée et plus juste.