Abstract
Dans le roman arthurien en langue d'oc de Jaufré, avant de rencontrer Brunissen, un épisode montre que le héros fait preuve d'une certaine cécité à l'égard de la beauté féminine. Sans être tout à fait comparable au personnage de Guigemar chez Marie de France, la rencontre avec la pucelle qu'il délivre du lépreux le laisse assez indifférent. Si l'on doit mettre cela sur le compte de sa jeunesse et de son inexpérience, on peut constater une chose : il n'a pas la rudesse de Perceval se jetant sur la première pucelle venue, et sa naïveté se manifeste de manière plus nuancée, par une indifférence polie à l'égard de la pucelle. Le combat contre le premier fils de la vieille montre la délivrance d'une autre pucelle mais la narration n'associe pas la prouesse à la jeune fille. Il semble aussi que Jaufré ne prête aucune attention à la beauté de la jeune fille pourtant sans égale (« Una piusela, qe nun cre / Qe el mun n'aja belasor. 2 » v. 2300-1), que la narration présente d'ailleurs dans un tableau d'abord grotesque - avec un contraste puissant induit par la la laideur du lépreux qui l'embrasse (v. 2298-9) - puis profondément érotique : « Car pus ac fresca la color / Qe rosa, cant es ades nada, / E fu sa gonela esquintada / Tro aval desos la tetina / Qe ac pus blanca qe farina. » (v. 2302-6) Elle avait le teint plus frais qu'une rose qui vient de naître, et sa tunique était déchirée jusqu'au-dessous des seins qu'elle avait plus blanc que fleur de farine.