Résumé
L'usage des pesticides de synthèse, qui a été au coeur des révolutions vertes agricole est questionné par les effets négatifs sur la santé humaine, animale et les écosystèmes. L4augmentation de ces usages reste croissante depuis le début des années à l4échelle mondiale est exponentielle en Afrique. Cette croissance est paradoxale au regard des interdictions de substances actives et de régulation des usages dans les pays industriels. Dans ce contexte, les travaux conduisent à comprendre les verrouillages socio-politiques des trajectoires technologiques qui activent des alternatives aux usages de pesticides dans l4agriculture tropicale. La démarche s4appuie sur une revue de la littérature scientifique, professionnelle, des entretiens et observations au sein de réseaux partenariaux scientifiques, sociétaux, des enquêtes dans des thèses, masters, post-doctorats, forums transdisciplinaires (chercheurs et non-chercheurs) au Cameroun, Côte Ivoire, Cambodge. Les résultats caractérisent la dimension multidimensionnelle de l4innovation transformative de réduction d4usage de pesticides : techniques, institutionnelle (normes, règlementation, instruments de politiques publiques réglementations), organisations qui structurent l4action collective à différents niveaux de gouvernance des filières et territoires. Les principaux verrous sont d4abord analysés par des chronogrammes historiques qui périodisent trois périodes. La promotion d4usage des pesticides dans l4agriculture tropicale des années 60 à 2000. La mise en place de politiques de régulation des usages à partir du tournant des années 2000 et du début de la montée en puissance des pesticides génériques. A partir des années 2010 l4émergence de politiques agroécologiques et de substitutions aux pesticides dans les pays du global sud. Deux trajectoires technologiques d4alternatives pour réduire l4usage de pesticides sont caractérisées. La première est qualifiée de " substitution " et/ou d4optimisation. Elle mobilise des intrants biologiques en substitution aux pesticides de synthèse. La deuxième qualifiée d4agroécologie mobilise les potentialités des écosystèmes par des approches intégratives pour renforcer la santé globale. Les verrouillages de ces trajectoires se distinguent à 3 niveaux. Au niveau macro-institutionnel, ils sont d4abord structurés par les cadres règlementaires et juridiques : normes (LMR, AMM, gestion). Elaborés dans les pays industriels, leurs transferts dans les agricultures tropicales révèlent des inadéquations. Leur mise en oeuvre dans les Comités d4homologation sont entravés par le manque de modèles économiques de financement. Ces verrous sont ensuite structurés par les instruments de fixation du prix des pesticides visant à réduire les coûts pour les producteurs (subventions). Les taxes et droits de douane peuvent à l4inverse constituer des éléments de renchérissement du prix des pesticides, qui restent relativement faibles au demeurant. Les politiques agricoles et alimentaires en général étant finalisées non pas vers la réduction d4usage, mais vers une régulation d4utilisation des intrants dont ils cherchent à garantir la qualité, l4approvisionnement et l4efficacité. De récentes reconnaissance de l4agroécologie dans les politiques publiques (Cameroun, Côte d4Ivoire, Cambodge) conduisant a des inflexions émergentes. Au niveau méso-économique des filières, les verrous sont " pilotés " par les distorsions de compétitivité entre les productions concurrentes sur les marchés internationaux et nationaux. Au niveau méso-économique des territoires ces verrous sont reliables aux spécialisations agroindustrielles (publiques, privées), des dispositifs de coordination par des aires géographiques protégées : parcs naturels, bassins de captation d4eau, forets communautaires. Au niveau micro-économique des entreprises et agriculteurs, la rentabilité financière et son incidence sur les revenus des agriculteurs sont identifiés comme un blocage aux alternatives agroécologiques. Néanmoins les méta-analyses de comparaison des rendements entre les situations d4usages et de "non usage " de pesticides et d4azote minéral, montrant une perte de 20% en moyenne sans intrants de synthèse, questionne l4ampleur réelle de cette justification. A un autre niveau, le coût des alternatives évolue en fonction des rendements croissants de leurs adoptions qui sont encore très localisé. Le changement d4échelle dans ces adoptions est susceptible d4évolution forte des impacts sur la rentabilité ou les revenus des agriculteurs. L4exploration des leviers institutionnels à la réduction des usages de pesticides questionne les orientations des politiques publiques. La mise en oeuvre de politiques de réduction de pesticides centrée dans l4espace européen (pacte vert) en France (Ecophyto) et en Chine a peu d4impact sur les tendances mondiales. Un levier potentiel identifié conduit à référencer la connaissance des coûts cachés d4usages des pesticides dans leurs impacts sur les budgets publics, dont principalement celui de la santé publique mais aussi les coûts de dépollution des eaux ou des sols et les pertes d4efficacité croissantes liées aux résistances et à la baisse de fertilité des sols. Un autre levier concerne les investissements dans les infrastructures et les réseaux qui implémentent l4agroécologie : dispositifs d4épidémie-surveillance, systèmes d4assurances collectifs des risques, plateformes expérimentales d4innovations partenariales. Enfin un dernier levier est constitué par le renouvellement nécessaire des enseignements académiques et professionnels. La plupart des masters en protection des plantes identifiables référencent en effet peu les alternatives d4usages aux pesticides et se focalisent sur leurs conditions d4efficacité d4usages. Les verrous identifiés convergent pour expliquer l4avantage économique des pesticides de synthèse sur les trajectoires alternatives (substitution, optimisation, agroécologie). La baisse tendancielle du prix des pesticides en valeur réelle constatée dans certains pays depuis le milieu des années 90 est une " anomalie économique " au regard des coûts cachés publics et privés qu4ils engendrent. Il s4ensuit une distorsion de mise en compétition des technologies reposant sur les pesticides par rapport aux technologies alternatives : agroécologie, produits de substitution. Les techniques alternatives (agroécologie, substitution) impliquent des investissements en infrastructures, compétences, formations, informations, apprentissages, institutions (systèmes d4assurances). Ces investissements sont autant de leviers potentiels pour l4implémentation productive des techniques alternatives aux pesticides. Ils impliquent aussi de reconfigurer dans la recherche agronomique les indicateurs de pilotage de l4efficacité agronomique trop centrés sur les rendements. D4autres leviers ou instruments de pilotages de la réduction de pesticides sont aussi à explorer comme les actions volontaires sur les signes de qualité sanitaire (Agriculture Biologique, Système Participatif de Garantie) les politiques publiques visant à soutenir des innovations juridiques, sociales et organisationnelles. Ces travaux focalisent plusieurs orientations pour les travaux à venir en lien avec les politiques publiques : (i) Approfondir la mise en connaissance comparée des instruments de soutien aux technologies basées sur les pesticides de synthèse et de soutiens aux alternatives agroécologiques ; (ii) Renseigner les coût cachés dans une perspective "One Health" d'usages des pesticides dans les agricultures tropicales ;(iii) Mettre en regard croisé les politiques publiques de soutiens aux alternatives agroécologiques dans le "sud global" ; (iv) Calibrer les investissements d4infrastructures nécessaires aux transitions agro-écologiques (v) Enrichir les protocoles de recherche agronomique d4évaluation des performances agronomique du rendement par des indicateurs sur la biodiversité, la santé. Ils imposent pour la recherche agronomique de densifier les interfaces avec la société civile, les entreprises agroécologiques, les comités d'homologation des produits régionaux et nationaux. Ils interpellent aussi les interfaces avec les institutions financières impliquées dans le soutien aux alternatives agroécologiques. Ils questionnent la capacité à renseigner la mise en politique globale (FAO, ONUDI, OIT, OMC, BM.) d'une politique de réduction des pesticides de synthèse et de régulation internationale des firmes chimiques globalisées.